Adapter la DECI au territoire : l’exemple des étangs d’Écromagny (70)
Comment assurer une défense incendie d’une petite commune rurale qui ne dispose pas d’une réserve d’eau suffisante ni de bornes incendie ? L’idée est simple : mieux utiliser l’eau naturelle dite « eau brute ».
À Écromagny (70), commune Haute-Saônoise de 153 habitants, la réponse repose sur une ressource locale : l’eau des étangs. Sur ses 6.8 kilomètres carrés, ce charmant village du plateau des mille étangs regorge de plans d’eau, une solution directement exploitable par le SDIS 70 grâce à la signature d’une convention tripartite entre le SDIS 70, l’APAME et l’association des maires de France (AMF).
Cette convention fixe et formalise un cadre clair : en cas d’incendie, les pompiers peuvent pomper l’eau des étangs recensés.










Entretien avec Michèle Chipaux, Hervé Mange et Commandant Matthieu Faure
Ce projet est présenté par :
- Michèle Chipaux, maire d’Ecromagny
- Commandant Matthieu Faure, chef du groupement “Gestion des Risques”
- Hervé Mange, président de l'APAME
Parole de collectivité
Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place des projets de gestion de l'eau sur votre territoire, aquagir part à la rencontre d'élus et de porteurs de projets qui sont passés à l'action
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de la commune d'Ecromagny ?
Michèle Chipaux : Malheureusement, j’ai assisté à plusieurs incendies sur la commune d’Ecromagny, dont deux exploitations agricoles, ces tristes événements m'ont ouvert les yeux sur les conditions rencontrées par les pompiers et les moyens dont ils disposent lorsqu'ils interviennent sur notre territoire.
En ma qualité d'élue et des responsabilités que cela impose, il me semblait nécessaire d'apporter la meilleure protection à l'ensemble de mes administrés.
Matthieu Faure : Avec le changement climatique, l’eau devient plus rare, et les pompiers doivent adapter leurs pratiques. L’idée centrale est simple : utiliser moins d’eau potable, et mieux utiliser l’eau naturelle et notamment celle des étangs.
Les SDIS sont chargés par la loi de la prévention, de la protection et de la lutte contre les incendies. En Haute-Saône, la Défense Extérieure Contre l’Incendie (DECI) est fixée par arrêté préfectoral du 24 février 2017 mais à cette époque nous n’étions pas encore pleinement conscients des effets du changement climatique.
À partir de 2018, le SDIS a reformé ses personnels à la lutte contre les feux de forêt et
d’espaces naturels et entrepris l’acquisition de véhicules et matériels spécifiques dont les
motopompes flottantes qui permettent de s’alimenter quasiment sur tous les plans d’eau.
En 2024, nous avons élaboré un plan de contribution à la gestion durable de la ressource en eau. Ce document explore toutes les pistes existantes en France et à l'étranger, pour in fine être en capacité de combattre les incendies sans utiliser de l'eau du réseau d'adduction.
Aujourd’hui, chaque SDIS dispose d’une base de données départementale (Hydraweb) sur laquelle des points d’eau incendies (PEI) naturels ou artificiels sont numérotés et référencés.
Les communes, responsables de la police de la DECI, doivent y renseigner les débits et pressions de leur PEI.
Hervé Mange : L’APAME regroupe les propriétaires et amis des mille étangs. Le but de notre association est de valoriser les étangs. En effet, entre les changements de propriétaire et la réglementation qui évolue, la plupart des étangs sont laissés à l’abandon parce que trop compliqué. Or la défense incendie fait partie de ces éléments de valorisation tout comme leur rôle de stockage, de prévention des crues et le maintien des zones humides.
Quand j'ai monté l’association, j’ai retrouvé Matthieu lors de comités sécheresse. Et tout naturellement, nous avons abordé le sujet des étangs comme alternative à l’eau d’adduction dans la lutte contre les incendies.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Michèle Chipaux : Nous voyons les ravages du changement climatique. Nous nous sommes appuyés sur l’action du SDIS, sur la mise en place d’Hydraweb, sur les visites opérationnelles et sur l’implication de l’APAME. La protection des étangs, partie intégrante de notre patrimoine, s’inscrit naturellement dans la défense incendie.
Matthieu Faure : Je suis officier de sapeurs-pompiers en Haute-Saône depuis plus de 18 ans donc j’ai une certaine connaissance du territoire, à ce titre, j’ai expérimenté différentes pratiques de lutte contre l’incendie.
J’ai également pu échanger avec des collègues de Sologne ou des Dombes qui pompent aussi dans les étangs. Plus récemment, j’ai eu l’occasion de participer en renfort dans le sud de la France, sur le secteur de la Camargue où le pompage s’est fait dans les marais salants. Chaque territoire a sa particularité et chaque SDIS doit adapter son travail sur la spécificité de son territoire.
Nous avons choisi de nous focaliser sur le plateau des 1000 étangs. C’est une région qui m’est chère, reconnue pour son paysage exceptionnel et la diversité de ses milieux : étangs, tourbières, forêts, prairies… De plus, c’est un secteur où se concentrent plusieurs enjeux majeurs : feux d’espaces naturels, forte activité touristique et présence d’ERP, dont des gîtes, nécessitant de la défense incendie.
D'autre part, je connaissais très bien Hervé et je savais qu’il montait une association l’APAME (Association des Propriétaires et Amis des Mille Étangs), ce qui a grandement favorisé les échanges avec les propriétaires.
Hervé Mange : Les étangs constituent une ressource pertinente pour la défense incendie. Nos adhérents ont globalement approuvé ce projet. La convention ne fait qu’officialiser une pratique ancienne, toutefois pour garantir les droits et la sécurité de chacun il était indispensable de formaliser ces actions par des conventions.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
Michèle Chipaux : Un élu doit connaître son village, les chemins, les accès possibles et ses administrés. D'une façon générale, les citoyens et les propriétaires d’étangs sont favorables à cette démarche qui permettra également de protéger nos forêts, menacées en période de canicule. D’autre part, dans le cadre de la préservation des ressources en eau, il semble plus pertinent d'utiliser les réserves d’eau naturelles que d’exploiter l’eau du réseau.
Matthieu Faure : Nous avons croisé notre emploi de matériel spécifique utilisé face aux conséquences du changement climatique, dont les motopompes flottantes, avec les particularités du secteur des Mille étangs.
Le SDIS70 recense à peu près 8000 points d’eau incendies (PEI) sur notre plateforme Hydraweb. Celle-ci est accessible aux maires de toutes les communes du département par un mot de passe, un identifiant.
Nous avons ciblé une vingtaine de communes sur les 536 que compte la Haute-Saône, essentiellement celles qui ne possédaient qu’une faible défense extérieure contre l'incendie classique (DECI), ce qui nous a permis d'intégrer 71 nouveaux PEI.
Et grâce à l’APAME nous avons reçu 63 demandes de conventions entre les propriétaires d’étangs et les maires. Elles sont envoyées aux maires qui les signent et nous les retournent afin que nous puissions les transférer aux propriétaires.
Aujourd'hui, dans une société qui est de plus en plus tournée vers le contentieux, les maires responsables de la défense incendie de leur commune, sont les premiers exposés. Puis en deuxième intention, le SDIS peut être mis en cause pour des délais d'intervention trop longs, un problème d’acheminement du matériel ou des moyens insuffisants. Certaines localités n’ont ni eau courante et ni DECI d’où l’importance d’utiliser les étangs.
Hervé Mange : Il faut avoir une bonne connaissance des étangs, une expertise sur leur gestion.
Nous sommes en relation avec de multiples organismes tels que ses chercheurs de l’université de Nancy, des botanistes ou encore des mycologues en raison de l'intérêt que représentent les étangs dans leurs domaines de compétences.
J’incite les adhérents à officialiser leur mise à disposition des services de lutte contre les incendies en cas de besoin. L’action a été lancée en avril 2025. Je pense que ça va se développer parce que l’APAME rayonne sur tout le département.
La réglementation des étangs est compliquée, certains propriétaires craignaient qu’on leur impose des aménagements lourds ou qu’on les empêche de vidanger leurs plans d’eau par exemple.
Nous avons rapidement désamorcé ce terrain et nous avons pu les rassurer, car les pompages réalisés par les pompiers ne sont pas extrêmement volumineux et concernant les vidanges, il suffit d’informer les maires pour que les éléments soient transmis sur Hydraweb.
Je suis également intervenu pendant quelques heures au SDIS pour expliquer aux officiers le fonctionnement des étangs.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Michèle Chipaux : Nous n'avons pas mené d'étude, cependant nous avons travaillé avec le SDIS 70 de façon plus approfondie suite à l'arrivée du commandant Mathieu Faure. Le dimensionnement du projet a été acté par son expérience du terrain. Nous nous sommes appuyés sur son expertise.
Matthieu Faure : En 2024, nous avons élaboré un plan de contribution à la gestion durable de la ressource en eau. Ce document explore toutes les pistes existant en France et à l'étranger pour, in fine, être en capacité, dans certains cas, de lutter contre les incendies sans utiliser l'eau du réseau d'adduction.
Le territoire regorgeant d’étangs, nous nous sommes focalisés sur les points d'eau naturels (PENA).
Aujourd’hui, la plupart des centres du secteur sont équipés de motopompes flottantes. Transportables à bras d'homme, elles limitent les risques d’enlisement des véhicules lourds et facilitent l’accès à l’eau jusqu’à une route ou un chemin carrossable.
Hervé Mange : L’APAME a diffusé auprès de ses adhérents des formulaires de volontariat. Elle en assure le recueil et les transmet au SDIS.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Michèle Chipaux : La récupération des coordonnées GPS de chaque étang, le pointage du cadastre, la vérification des accès car certains étangs sont inaccessibles, les photos, la préparation, l’envoi et la réception des conventions et l’intégration des éléments sur HYDRAWEB, c'est une démarche très chronophage, surtout pour un maire de petite commune qui n’a pas de personnel dédié.
Une fois toutes les conventions finalisées, la commune devra installer une signalétique adaptée et visible des pompiers. Le coût sera important et à ce jour, il n’existe aucune aide pour ce type de projet.
Matthieu Faure : Le SDIS dispose d’un agent dédié à la DECI, Monsieur Lionel Grandjean. Il liste et numérote tous les points d'eau incendie puis les cartographie ce qui permet aux véhicules qui partent en intervention de connaître toutes les caractéristiques. Chaque PEI est associé à une consigne opérationnelle (type de matériel, accès aux engins lourds, nécessité de motopompe flottante etc … ) ce qui nous permet de gagner du temps sur les délais d'intervention et la mise en œuvre opérationnelle.
C’est un travail chirurgical qui est fait sur le terrain.
Hervé Mange : L’APAME est une association loi 1901, tout est fait bénévolement, il n’y a aucun coût pour la collectivité.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Les autres acteurs sont : l’association des maires de France (AMF) et l’association des maires ruraux de France (AMRF). La convention a été signée en présence de Pierrick Lozé, sous-préfet et de Laurent Seguin président du Département.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Michèle Chipaux : Il faut être disponible, avoir la connaissance du terrain et un bon relationnel. Il est également indispensable de consacrer du temps à ce sujet. Mettre en place, quadriller, échanger et convaincre les propriétaires d’étangs, tout cela est très long.
Profitez d’une offre de financement des projets en faveur de l’environnement : gestion de l’eau, etc.
Le projet en détails
Dates clés
Mars 2025
29 Mars 2025
Juillet - Octobre 2025
Novembre 2025
Chiffres clés
25
63
8 000
À retenir
La préservation des étangs
Assurer la sécurité incendie des personnes, des bâtis et des forêts
Le temps passé sur le terrain et la gestion administrative assez lourde pour des élus
Ressources
L’Apame veut protéger et valoriser les étangs avant qu’il ne soit trop tard
L'Est Républicain
Les partenaires de ce projet

Association des maires de France

Association des maires ruraux de France
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