Une station d’épuration à Colleville-sur-Mer (14), déguisée en ferme typique pour intégrer le paysage
Parole de collectivité
Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place des projets de gestion de l'eau sur votre territoire, Aquagir part à la rencontre d’élus et de porteurs de projets qui sont passés à l’action
Sur le littoral du Calvados, à Colleville-sur-Mer, une bâtisse à l'allure de ferme-manoir normande attire parfois la curiosité des passants. Il s'agit en réalité d'une station d'épuration flambant neuve, inaugurée en octobre 2025 par Isigny Omaha Intercom.
Conçue pour traiter les eaux usées de quatre communes et du cimetière américain de Normandie, cette infrastructure exemplaire conjugue haute performance épuratoire par filtration membranaire, intégration paysagère soignée et financement vertueux, dans un territoire candidat à l'inscription à l'UNESCO.
La station à Colleville-sur-Mer a été bâtie à l’image d’une ferme typique pour intégrer le paysage. - Crédits photo : Colleville-sur-Mer
Les habitants se demandaient si on construisait un hôtel. Pour une station d'épuration, c'est plutôt réussi !
L'interview
Comment ce projet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
Isigny Omaha Intercom a la compétence assainissement, avec 14 assainissements collectifs, et beaucoup de petites communes en assainissement individuel. Sur le secteur d’Omaha Beach, nous avions jusqu’ici 4 stations d’épuration pour 4 communes : à Vierville-sur-Mer, Saint-Laurent-sur-Mer, Colleville-sur-Mer et Aure-sur-Mer.
Trois des quatre étaient en lagunage et nous rencontrions des problèmes sur les bassins presque depuis l'origine.
La quatrième station qui était à Colleville-sur-Mer devenait en surcapacité, puisqu'elle récupère les effluents du cimetière américain de Normandie, qui reçoit maintenant près de 2 millions de visiteurs par an. Cela génère effectivement quelques flux de pollution supplémentaires à traiter.
En 25 ans, les niveaux d’exigence pour les stations d’épuration du littorale ont bien évolués.
Avec les services de l'État, l'Agence de l'eau, qui sont les principaux partenaires sur des dossiers comme cela, il a été prévu de réfléchir à une station d'épuration globale pour les 4 communes. Comme nous sommes sur le littoral, on ne peut pas rejeter directement à la mer. Il faut que l'on puisse rejeter à l'arrière du territoire, dans un cours d’eau toute l'année. Comme nous gérons aussi la qualité d'eau de baignade des stations balnéaires, ainsi qu’une importante base conchylicole sur le secteur de Grandcamp-Maisy, on se doit aussi d'avoir des qualités d'eau exemplaires dans le traitement de nos eaux usées.
C’est en 2017, qu’on a commencé à travailler sur le sujet. On a repris le dossier dès 2020 en commandant des études complémentaires. Le dépôt de permis de construire a duré presque un an, car nous sommes classés zone littoral. Les travaux ont pu démarrer début 2024, et l'inauguration a eu lieu à l'automne 2025.
La mise en service a suivi quelques semaines après. On a d'abord récupéré les eaux usées d'une commune, puis d’une autre et ainsi de suite, de façon à intégrer progressivement le flux d’eaux usées. Aujourd'hui, la station est totalement opérationnelle et récupère les eaux usées des quatre communes et du cimetière américain.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Depuis le début, nous sommes entourés par un bureau d'étude, on travaille avec les services de la DDTM et aussi avec l'Agence de l'eau. Nous avons visité quelques stations, car nous voulions un projet exemplaire. Ce qui se fait de mieux, c'est un système par membrane. Ce dernier traite plus de 90 % de la pollution, grâce à un système basé sur le principe d’une boue activée couplée à une filtration membranaire.
Nous sommes allés à Ver-sur-Mer, par exemple, une station qui fonctionne de la même manière, à proximité de bases conchylicoles, donc effectivement doublement intéressée par la qualité de sortie des eaux usées.
Les plages du débarquement font l’objet d’une demande d’inscription sur la liste du patrimoine mondial à l'UNESCO, donc c'est aussi quelque chose d’important d’avoir une qualité dans tous les domaines, que ce soit architectural comme au niveau de l'assainissement.
Sur le volet architectural, on a travaillé avec notre maîtrise d’œuvre, qui nous a proposé une version avec un habillage inspiré des fermes-manoirs typiques du Bessin. Ça a été un vrai atout, et un échange très constructif avec le maître d’œuvre. Il a pris notamment en charge les coûts supplémentaires que cela engendrait. Pour lui, c’était aussi une question d’image de marque. Et au final, ça a permis une très bonne intégration dans le paysage. D’ailleurs, les habitants se sont même demandé si on était en train de construire un hôtel ! Donc ça vous donne une idée de l’aspect extérieur que le bâtiment peut avoir, notamment vu depuis la route.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
Un élu reste un élu. Il est là aussi pour prendre des décisions, mais on ne peut pas maitriser tous les sujets à cent pour cent.
C'est un travail d'équipe. Il faut être plusieurs et avoir des horizons un peu différents, parce qu’il faut être techniquement bien entouré. J'étais très bien entouré puisque j'ai un vice-président qui travaillait dans le domaine de l'eau pendant toute sa carrière professionnelle. Et puis, une équipe technique avec qui on travaille déjà depuis de nombreuses années, avec un délégataire qui connaît bien le sujet.
Pour communiquer auprès des habitants, on est d’abord passés par la presse. Il y a aussi eu des réunions avec les élus des communes concernées. Et puis, on a organisé des visites de chantier ouvertes à la population, pour pouvoir expliquer le projet directement sur place.
Pour une partie des habitants, ça a demandé un peu plus d’explications. Il fallait bien faire comprendre qu’on se trouvait sur un site classé, qu’on travaillait en parallèle sur l’inscription à l’UNESCO, et que le maître d’œuvre nous proposait cette solution architecturale dans ce contexte. Il fallait aussi préciser que le surcoût lié à ce choix n’était pas à notre charge financièrement, mais à la sienne.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Nous avons effectivement réalisé toutes les études dont nous avions besoin. C'est tout un travail préparatoire qui doit se faire avant le dépôt de permis de construire, de façon à avoir l'aval à ce niveau-là. On travaille beaucoup avec les services de l'État, les DDM, les services de la biodiversité… Et donc, c'est une fois qu'on a effectivement passé ce premier cap qu’on a pu déposer le permis de construire.
Pour le dimensionnement, nous avons dû nous adapter. Nous sommes sur des communes littorales. On reçoit beaucoup de touristes, forcément avec des pics très élevés sur les week-ends du mois de mai et au moment du 6 juin, sans oublier toute la période estivale évidemment. Donc il fallait aussi techniquement une station qui soit capable de gérer des pics d’effluents. Si la station peut gérer environ 5 000 équivalents habitants en pointe, elle doit à l’inverse en hiver ne gérer que 1 000 équivalents habitants.
Donc on a des amplitudes énormes, et il faut avoir les outils qui vont avec, de façon à gérer une quantité minimum d’effluents, et puis gérer des pointes à certaines périodes.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Le partenaire incontournable sur un projet comme ça, c'est l'Agence de l'eau. Le projet était d’environ 7,5 millions d'euros. L'Agence de l'eau a subventionné les travaux du réseau de collecte et de la station à hauteur de 60%. Le cimetière militaire américain a aussi participé avec la somme de 220 000 €. Isigny Omaha Intercom a financé le restant du projet via un prêt à taux zéro de l’agence de l’eau (20% de travaux du réseau de collecte et de la station), de l’autofinancement ainsi que des prêts bancaires. »
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Le groupement de maîtrise d'œuvre, c'était le groupe Vauban, accompagné de STPPO pour tous les réseaux, de la SAUR pour la technicité et aussi du cabinet SOGETI. Notre cabinet comme assistant à maîtrise d'ouvrage, c'est la société SICEE. Ce sont les différents partenaires avec lesquels nous avons travaillé.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Il faut savoir s’entourer et aller voir ce qui se fait ailleurs. C’est important de se renseigner parce qu’il existe différents traitements des eaux usées, différentes qualités de stations. Il faut adapter en fonction des exigences et des besoins qu’on peut avoir sur son propre territoire. Et puis être entouré d'une bonne équipe. Chacun maîtrise un peu le sujet, mais personne ne maîtrise à 100% un sujet comme celui-là, qui est relativement complexe.