D’anciennes cuves viticoles pour stocker les eaux grises et lutter contre les incendies (66)
L’intensification des sécheresses dans les Pyrénées-Orientales génère deux grandes conséquences : des pénuries d’eau potable dans certaines communes et l’augmentation du risque incendie de forêts et d’espaces naturels.
Le service aménagement du territoire et outils opérationnels du SDIS 66 a réuni un groupe de travail avec de nombreux acteurs du territoire pour identifier des solutions à cette problématique. Cette réflexion collective a fait émerger un dispositif global de lutte contre les incendies s’autorisant le recours à des moyens judicieux et nouveaux comme l’utilisation d’anciennes cuves viticoles pour stocker les eaux grises.
Aujourd’hui, 17 caves viticoles partenaires ont signé une convention d’exploitation avec le SDIS 66 et fournissent à elles seules 30 % de la ressource en eau grise, implantées sur les quatre plus gros secteurs feu de forêt du département.
Paysage viticole typique des Pyrénées-Orientales – Crédits photo : Banque des Territoires
Il ne s’agit que d’une première étape, car la problématique de la ressource en eau va s’étoffer dans le temps. Nous allons continuer de diminuer notre impact sur le réseau d’eau potable pour devenir autonomes pour la gestion des incendies.
L'interview
Comment le sujet de recourir à d’anciennes cuves viticoles pour stocker les eaux grises aux fins de défense incendie s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
Les Pyrénées-Orientales ont toujours connu des épisodes de sécheresses mais depuis 2022 le territoire connaît également une forte diminution des précipitations (- 40% en 3 ans). Ce phénomène s’est traduit par une baisse de la ressource en eau dans les eaux intérieures (rivières, canaux, etc.) ainsi qu’en profondeur, dans les nappes phréatiques. Pour autant tous les poteaux incendies restent reliés au réseau d’eau potable. Résultat : en mars 2023, 6 communes du département ont, pour la première fois, manqué d’eau faisant de cette ressource un enjeu majeur. En collaboration avec ses partenaires extérieurs, le SDIS 66 a lancé en février 2023 une démarche de préservation de la ressource en eau pilotée par la préfecture. Cette cellule de crise interservices vise trois grands objectifs : limiter les prélèvements sur les réseaux d’eau potable, réaliser un maillage territorial de défense incendie avec des réserves complémentaires en eau brute, diversifier la ressource en eau brute au-delà des cuves DFCI (Défense forêt contre les incendies) implantées dans les massifs forestiers pour être plus efficients en cas de feux de forêt.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
C’est le Capitaine Michel Maurisard, un sapeur-pompier volontaire également viticulteur, qui a identifié le potentiel des cuves viticoles vides comme complément au dispositif de lutte contre les incendies. Leur quantité a augmenté ces dernières années à cause de la diminution de la production de vin dans le département. Nous avons donc signé une convention avec la chambre d’agriculture pour la mise à disposition de cuves par les caves viticoles au profit du SDIS 66. Aucune contrepartie financière n’est prévue ; nous utilisons des cuves viticoles qui ne sont plus utilisées ou qui ne le sont pas en continu. C’est notamment le cas avec certains viticulteurs qui nous proposent leurs cuves de novembre à août, hors période des vendanges. Quand nous leur restituons, ils disposent aussi de l’eau stockée pour irriguer leurs parcelles.
Est-ce qu’une étude de faisabilité et/ou d’impact a été réalisée sur ce projet ?
Il n’y a pas eu d’étude de faisabilité. L’urgence était de prévenir les risques sur 48 communes en tension sur l’eau potable. Nous travaillons en étroite collaboration avec l’agence régionale de santé (ARS) pour disposer d’une cartographie en temps réel des communes affectées sur le département. Suite à l’épisode de grande sécheresse de 2022-2023, nous avons cherché dans un premier temps à identifier les points de recharge en eau brute (rivière, canaux et autre cours d’eau) sur ces territoires impactés avant d’élargir à l’ensemble du département. C’est dans ce contexte que le SDIS 66 a fait récupérer l’eau de vidange des piscines des campings, des piscines municipales et de certains particuliers.
Concernant les compétences, quelles sont les principaux sujets à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
Pour piloter ce type de projet interservices, il est essentiel d’avoir une personne dédiée à l’animation pour créer une solidarité territoriale autour de cette ressource commune qu’est l’eau. Plusieurs étapes ont été nécessaires. Le préfet des Pyrénées-Orientales a rédigé un plan d’action feux de forêt auquel le SDIS 66 a été associé. L’un des axes concernait la réflexion sur la ressource en eau qui a donné lieu à la création du service Aménagement du territoire et outils opérationnels du SDIS66. Cette initiative a facilité l’insertion du SDIS dans les différents groupes de travail à l’échelle du département. C’est dans le cadre de ses missions que ce service a porté le projet de création d’une réserve stratégique départementale en eau brute. Je dirais qu’il est également nécessaire d’avoir une très bonne connaissance des secteurs en tension sur la totalité du département. Conjuguées aux données liées au relief et aux risques feux de forêts, elles ont permis d’identifier les sites d’implantation de cette réserve stratégique pour le département.
Lors de la phase de diagnostic et de planification, comment la collectivité a-t-elle assuré le bon dimensionnement du projet et l’adhésion des citoyens ?
Actuellement, nous avons approché l’ensemble des caves viticoles susceptibles de mettre à disposition leurs cuves. Le principe qui nous guide est celui de défendabilité : est-ce que l’habitation est accessible ? Est-elle éligible aux obligations légales de débroussaillement ? Dispose-t-on d’une ressource à proximité ? Si ce principe n’est pas atteint, alors nous devons identifier d’autres ressources à proximité.
Quant aux citoyens, ils ont été incités par des campagnes de communication à réduire leur consommation en eau potable. Ils ont également été invités à se rapprocher de nous pour faire connaître des points d’eau susceptibles de compléter leur référencement. L’arrêté préfectoral sécheresse de 2023 a enfin donné lieu à une limitation/réduction de l’eau potable sur le département avec pour priorité de la réserver à la consommation humaine.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles sont les aides sollicitées/obtenues ?
Les cuves viticoles n’ont fait l’objet d’aucune dépense budgétaire. La création de raccords spécifiques entre les tuyaux et les cuves viticoles a été payée en fonds propres par le SDIS 66. Les autres dispositifs type cuves DFCI font elles l’objet de financements via le fond vert ou le fonds européen agricole pour le développement durable (FEADER).
Quels sont les autres acteurs qui ont accompagné le SDIS66 dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Le partenariat autour de la ressource en eau a impliqué la chambre d’agriculture, la préfecture, l’ARS, l’ONF, Météo France, l’Union régionale des collectivités forestières d’Occitanie, l’association des maires de France, la fédération d’hôtellerie de plein air et du camping, la direction départementale des territoires et de la mer, les collectivités, ainsi que notre service. Il a fallu un an pour que le dispositif soit opérationnel et la mise en œuvre a été réalisée par les 41 centres de secours répartis sur le département qui ont effectué :
- des reconnaissances sur le terrain afin d’identifier des zones de prélèvement d’eau pour remplir ces réserves,
- des tests sur les caves coopératives afin d’évaluer l’accessibilité et assurer le caractère opérationnel de l’utilisation de ces citernes.