Lutter contre le feu sans dépendre uniquement de l’eau potable : l’exemple de l’Aude (11)
L’incendie de Cerbère en 2023 a agi comme un signal d’alarme pour les services d’incendie du sud de la France : dans certaines communes, l’eau potable ne suffit plus à assurer la défense contre le feu. Dans l’Aude, où la DECI (Défense Extérieure Contre l’Incendie) repose encore quasi exclusivement sur les réseaux d’eau potable, la multiplication des restrictions estivales a révélé une vulnérabilité majeure, notamment dans les zones rurales.
Plutôt que de se reposer uniquement sur l’eau potable, le SDIS 11 a choisi de s’appuyer sur un relais existant : l’eau brute issue du réseau BRL (Compagnie Nationale d’Aménagement de la Région du Bas Rhône Languedoc), un réseau hydraulique régional initialement conçu pour l’irrigation agricole. Cette eau, non destinée à la consommation humaine, est disponible en volume et peut être mobilisée sans fragiliser les réseaux d’eau potable, souvent sous tension en période estivale.
Sur le terrain, le dispositif s’appuie aussi sur les ASA agricoles (Association Syndicale Autorisée), qui gèrent localement les réseaux d’irrigation : identification des bornes, tests de débit, conventions opérationnelles et formation des équipes ont permis de sécuriser un premier secteur, le Minervois, sans perturber les usages agricoles.




Entretien avec le Commandant Bastien Becker
Ce projet est présenté par :
- Commandant Bastien BECKER, Adjoint au Chef de Groupement, Gestion des Risques, Chef du Service Prévision Planification OPS, Référent Equipe Logistique Départementale, SDIS de l’Aude
Parole de collectivité
Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place des projets de gestion de l’eau sur votre territoire, aquagir part à la rencontre d’élus et de porteurs de projets qui sont passés à l’action
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda du SDIS de l’Aude ?
L’incendie de Cerbère, survenu dans les Pyrénées-Orientales en 2023 (1 000 hectares ravagés), a mis en lumière une situation critique : le département n’avait pas assez d’eau potable pour alimenter ses poteaux incendie. Le SDIS 11 a immédiatement compris que la même fragilité existait dans l’Aude, notamment dans les petites communes rurales. Chez nous, la défense incendie est assurée entièrement via le réseau d’eau potable. Quand il n’y en a plus, on ne peut plus garantir la protection des habitants.
Avec les restrictions de plus en plus fréquentes, certains maires alertaient déjà sur la baisse des niveaux de leurs réservoirs et l’impossibilité d’assurer simultanément les besoins des habitants et des secours. La sécheresse n’était plus un aléa ponctuel : elle devenait un état permanent.
C’est dans ce contexte que l’accès aux ressources d’eau brute -via BRL (Bas Rhône Languedoc) (concessionnaire du grand Réseau Hydraulique de la Région Occitanie /Pyrénées-Méditerranée) ou d’autres réseaux agricoles- est apparu comme une évidence. Il ne s’agissait pas de remplacer l’eau potable, mais de lui apporter un relais solide. Si plusieurs communes basculent en rupture, il faut que les pompiers puissent continuer à agir.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Le SDIS de l’Aude ne part pas d’une page blanche. D’autres départements du Réseau Hydraulique Régional (RHR), notamment le Gard et l’Hérault, travaillaient déjà avec BRL. Ces SDIS avaient mis en place des conventions permettant aux pompiers de se raccorder aux bornes d’irrigation en cas d’incendie.
Cette inspiration a été déterminante : elle a permis d’identifier les bonnes pratiques, les limites du dispositif, les besoins en encadrement et les précautions sanitaires.
Dans le SDIS 66, il a été expérimenté la Réutilisation des Eaux Usées Traitées (REUT) avec comme contrainte le stockage dans les engins qui ne peut dépasser 72 h.
Le SDIS s’est également appuyé sur les orientations du Plan national Eau qui posent un principe clair : réserver l’eau potable aux usages essentiels et mobiliser, lorsque cela est possible, des ressources alternatives pour les usages techniques comme la lutte contre les incendies. Ce cadre a permis de légitimer l’expérimentation de l’eau brute et de la REUT, dans des conditions strictes de sécurité et avec des contraintes opérationnelles précises, notamment une limite de stockage de 72 heures dans les engins. Cette réflexion a été enrichie par des échanges techniques avec les ASA agricoles et par les analyses territoriales menées par la Région Occitanie sur la sécurisation de la ressource.
L’inspiration principale vient toutefois du terrain : les pompiers eux-mêmes ont constaté qu’ils avaient souvent un point d’eau brute à portée de main… mais pas le droit ou pas les moyens d’y accéder. On les a simplement transformées en une ressource opérationnelle.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
Utiliser de l’eau brute pour éteindre un feu n’a rien d’anodin car sa qualité et sa disponibilité peuvent varier. Le SDIS a donc dû mobiliser des compétences techniques précises : compréhension du fonctionnement du réseau BRL, pression, débit, procédures d’ouverture, nécessité d’un accompagnement par les techniciens du réseau. Le BRL reste un réseau agricole, les pompiers ne peuvent pas manipuler seuls les vannes ; il faut un technicien BRL à chaque intervention pour que le réseau soit sécurisé.
L’adhésion citoyenne n’a pas été un enjeu central, car l’usage de l’eau brute n’impacte pas les habitants. En revanche, l’adhésion des maires a été déterminante. Beaucoup ont accueilli favorablement le projet, notamment ceux dont les réservoirs d’eau potable baissaient dangereusement en été. Les agriculteurs, eux, ont été associés via les ASA, plusieurs d’entre elles se déclarant prêtes à mettre leurs points d’eau à disposition.
Le SDIS insiste sur un point : le dispositif n’enlève rien aux usages agricoles.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Avant la signature de la convention, le SDIS 11 a réalisé un travail de terrain très concret. Il s’agissait d’identifier toutes les bornes BRL accessibles, de vérifier leur pression, leur emplacement, leur compatibilité avec les engins et leur intérêt opérationnel. Le périmètre retenu couvre l’ensemble du secteur Minervois -Azile, Pépieux, Bize …, et toutes les communes desservies par l’antenne BRL locale.
Le dispositif a été calibré pour répondre à deux critères : ne pas concurrencer l’eau potable et être mobilisable rapidement.
Des tests de remplissage d’engins ont été effectués pour valider les débits. Les techniciens BRL ont également simulé l’ouverture simultanée de plusieurs bornes afin d’éviter tout effondrement de pression agricole.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Le dispositif s’appuie :
- sur le financement régional,
- sur le Fonds hydraulique agricole,
- et sur les crédits internes du SDIS pour la formation et l’adaptation du matériel.
Le réseau BRL n’a pas nécessité d’investissement supplémentaire : seules les conventions et l’organisation opérationnelle ont été mises en place.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
- SDIS de l’Aude
- BRL Exploitation
- Région Occitanie
- Communes du Minervois
- ASA agricoles
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Si vous voulez sécuriser votre défense incendie, arrêtez de ne compter que sur l’eau potable. Identifiez vos points d’eau brute, travaillez avec vos ASA, et associez le SDIS dès le début.
Profitez d’une offre de financement des projets en faveur de l’environnement : gestion de l’eau, etc.
Le projet en détails
Dates clés
2023
Début 2024
Mi-2024
2025
Chiffres clés
1
~100
30
À retenir
Ce dispositif réduit la pression sur l’eau potable, sécurise les villages vulnérables, offre une ressource fiable en période de crise et permet une réponse rapide en cas d’incendie
L'intégration dans le réseau BRL garantit des débits adaptés et une disponibilité estivale optimale
La dépendance aux techniciens BRL en intervention, la méconnaissance initiale du dispositif dans les centres d’incendie et de secours, et la nécessité d’une formation continue constituent les limites principales
Ressources
Le Groupe BRL aux côtés du SDIS de l'Aude pour lutter contre les incendies
Groupe BRL
Gard : le Groupe BRL et le SDIS de l'Aude unissent leurs forces contre les incendies
Le Réveil du Midi
Les partenaires de ce projet

Région Occitanie
Les acteurs de la filière eau impliqués dans ce projet
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