Face aux sécheresses plus fréquentes et à la concentration des besoins en période estivale, l’eau devient un sujet de tension croissant pour les territoires. Agriculture, industrie, tourisme, habitants et milieux naturels dépendent d’une même ressource, présente par définition en quantité limitée. Pour les collectivités, l’enjeu n’est donc pas seulement de gérer les crises, mais d’organiser en amont les conditions d’un partage durable.
Des conflits appelés à s’intensifier
Les conflits d’usage liés à l’eau ne sont en soi pas nouveaux. Dès le XIXe siècle, l’industrialisation a fait émerger des nouveaux besoins, engendrant au passage de nouvelles pollutions et des premières tensions autour de la répartition de la ressource. Cependant, le changement climatique change aujourd’hui l’ampleur et la nature du problème. Si la quantité annuelle totale de précipitations devrait peu varier à l’échelle du territoire, les fluctuations saisonnières devraient s’exacerber sur une large partie de l’hexagone, entraînant notamment des étés plus secs.
Selon le Cerema, 20 % du territoire est déjà concerné par une insuffisance chronique en eau et classé en zone de répartition des eaux (ZRE) [1]. Ces ZRE sont caractérisées par le code de l’environnement comme des « zones présentant une insuffisance, autre qu’exceptionnelle, des ressources par rapport aux besoins ».
Ces conflits sont d’autant plus délicats à adresser qu’ils incitent à une réflexion d’ensemble sur la priorisation des usages qui sont faits : sécuriser une production agricole, maintenir une activité industrielle, accueillir des visiteurs, garantir une eau potable, ou encore préserver les milieux aquatiques. Ils révèlent aussi des temporalités difficilement compatibles, entre répondre à un besoin immédiat d’eau pour sauver une culture ou maintenir un processus industriel en état de fonctionnement et préserver la ressource à long terme [2].
À cela s’ajoutent des conflits de valeurs. Certains acteurs défendent l’adaptation du modèle existant par des solutions techniques, comme le stockage ou le recyclage. D’autres estiment qu’il faut transformer plus profondément les modèles agricoles, industriels, touristiques ou urbains pour tenir compte des limites du vivant. Les contestations autour de certains projets (notamment au sujet des méga-bassines ou des retenues collinaires), comme à Sainte-Soline, illustrent les tensions qui peuvent émerger des modèles de gestion de l’eau projetés par les différents acteurs [3].
Cependant, s’il est généralement connoté négativement, le conflit peut aussi engendrer une dynamique positive structurante du tissu social d’un territoire. En rendant visibles des tensions jusque-là latentes, il peut donner l’occasion aux acteurs de clarifier les règles d’usage, de partager les connaissances et de construire de nouvelles formes de dialogue [1].
De multiples usages de la ressource en eau qui entrent en concurrence
L’institution d’un débat apaisé passe en premier lieu par la clarification des termes et des données partagées. Les confusions entre eau prélevée et eau consommée, en particulier, sont fréquents. Un prélèvement désigne la quantité totale d’eau prélevée dans une ressource, tandis que la consommation désigne l’eau réellement utilisée (ou évaporée) et dégradée durant l’usage et qui ne retourne pas dans le milieu naturel. Or, cette distinction change fortement les classements en matière d’utilisateurs de la ressource.
D’après un rapport de prospective territorialisée à horizon 2050 de France Stratégie, publié en 2024 [4], le secteur énergétique est celui qui prélève le plus d’eau, avec 45 % du total, principalement pour assurer le refroidissement des centrales nucléaires. Cette eau est néanmoins en grande majorité restituée au milieu, même si elle peut l’être à une température légèrement plus élevée et à un endroit différent de celui où elle a été prélevée. En matière de consommation, le ratio change drastiquement puisque l’agriculture est cette fois-ci responsable de 61% du total, principalement pour l’irrigation, qui ne concerne pourtant que 8% des surfaces agricoles. L’énergie tombe quant à elle à 11%.
L’exercice de prospective mené par France Stratégie montre au passage que les tensions pourraient fortement augmenter en période printanière et estivale. Dans certains scénarios, les consommations d’eau augmentent pendant les mois les plus chauds, notamment parce que la part de l’irrigation devient plus importante dans la demande totale. Or, c’est précisément la période où les milieux aquatiques sont les plus vulnérables.
Le tourisme ajoute une pression spécifique. Il ne constitue pas nécessairement le premier poste de consommation annuelle, mais il concentre ses besoins au moment le plus critique. Certains territoires déjà vulnérables, comme les Pyrénées-Orientales ou les Landes, voient leur consommation d’eau augmenter de plus de 24 % sous l’effet de l’afflux touristique estival. Dans certaines communes, la population peut être multipliée par quinze en haute saison, ce qui accroît les besoins des hébergements, restaurants, campings, piscines, espaces verts ou activités récréatives [5].
Enfin, les milieux aquatiques ne doivent pas être oubliés. Rivières, nappes, zones humides et sols ne sont pas de simples réservoirs disponibles pour les activités humaines. Ils assurent des fonctions essentielles : soutien d’étiage, épuration, biodiversité, stockage, régulation des crues. Lorsque moins d’eau retourne aux milieux, ce sont aussi les usages futurs qui deviennent plus fragiles.
La sobriété, un impératif qui bouscule le modèle économique de l’eau
Organiser la sobriété constitue le premier levier essentiel pour prévenir ces tensions. Le Plan Eau présenté en 2023 fixe un objectif de réduction de 10 % des prélèvements d’ici 2030 et s’articule autour de plusieurs axes : organiser la sobriété des usages de l’eau pour tous les acteurs, optimiser la disponibilité de la ressource, préserver la qualité de l’eau, être capable de mieux répondre aux crises de sécheresse et mettre en place les moyens d’atteindre ces ambitions [3]. Cette sobriété va de pair avec le maintien d’eaux de bonne qualité. Une ressource polluée ou de mauvaise qualité réduit les usages possibles et augmente les coûts de traitement. Préserver la qualité revient donc à préserver la disponibilité effective de l’eau.

Cependant, la sobriété bouscule aussi le modèle économique du service public de l’eau. Celui-ci repose largement sur le principe selon lequel “l’eau paie l’eau”. Autrement dit, les recettes issues des factures d’eau financent à plus de 80% la gestion et l’exploitation des services. Ainsi, si les volumes consommés diminuent, les recettes des collectivités et exploitants sont donc mécaniquement appelées à baisser, alors même que les besoins d’investissement augmentent : réduction des fuites, modernisation des installations, adaptation aux nouvelles exigences de qualité [3] … La réduction de la consommation devra donc nécessaire s’accompagner d’une réflexion sur la tarification. Parmi les idées sur la table, une tarification progressive et incitative, où les premiers mètres cubes d’eau sont moins chers que les suivants, pourrait être étudiée [2].
Les solutions techniques constituent l’autre grand volet à adresser afin de réduire la pression. La réutilisation des eaux usées traitées, le recyclage des eaux industrielles, la récupération des eaux pluviales, les circuits fermés ou la réduction des pertes dans les réseaux font partie des leviers disponibles [1]. À titre de comparaison, la France ne recycle que 1% de ses eaux usées, contre 90% de l’eau distribuée en Israël, exposé depuis longtemps au stress hydrique [2].
Organiser la gouvernance de l’eau
Malgré la baisse de pression permise par la sobriété ou les leviers techniques, il reste néanmoins nécessaire de préparer les conditions d’un arbitrage collectif en prévision des moments où l’eau pourrait venir à manquer.
La priorisation des usages est l’un des sujets les plus sensibles. L’eau potable occupe naturellement une place particulière. Mais les arbitrages deviennent vite plus complexes lorsqu’il s’agit de répartir la ressource disponible entre les agriculteurs, les industries, les acteurs du tourisme et les milieux naturels à l’échelle d’un même bassin versant. Dans cette situation, il n’existe aucun remède miracle et la concertation reste clé.
Des démarches inspirantes peuvent être empruntées à l’international. Par exemple, aux Pays-Bas, des espaces naturels non anthropisés disposent d’une part d’eau qui leur est réservée. Dans certains territoires espagnols, l’accès industriel à l’eau a été conditionné au recyclage de cette eau pour des usages agricoles [2].
Les documents de planification et réglementaires jouent également un rôle central. Les SDAGE (Schémas Directeurs d’Aménagement et de Gestion des Eaux) de chaque grand bassin versant donnent les orientations d’une gestion équilibrée de la ressource en eau et doivent infuser successivement dans les SCoT et les PLU / PLUi. Les PTGE (Projets de Territoire pour la Gestion de l’Eau) constituent quant à eux une démarche plus localisée et opérationnelle visant à prendre en charge les enjeux de gestion quantitative de l’eau ainsi qu’à définir puis mettre en œuvre un programme d’actions permettant de mettre en adéquation les besoins et la ressource en eau disponible.
Dans cette optique, le SCoT de la Vallée de la Drôme Aval [7] constitue un exemple éclairant de planification territoriale intégrant explicitement la ressource en eau comme condition du développement. Dans un contexte de raréfaction et de changement climatique, le territoire a lancé une étude spécifique sur l’eau potable pour vérifier la soutenabilité de ses projections démographiques à l’horizon 2040. L’objectif était double : établir un bilan des besoins et ressources actuels et futurs, puis définir les actions nécessaires pour garantir l’alimentation en eau potable des habitants permanents et accueillis, tout en maintenant un impact acceptable des prélèvements sur les débits des rivières, notamment en période d’étiage. Cette démarche est d’autant plus structurante que la vallée de la Drôme est classée en ZRE depuis 1995.
A l’issue de cette étude, des mesures structurantes ont été intégrées au SCoT : conditionnement du développement résidentiel et économique à la disponibilité de la ressource, maîtrise de la fréquentation touristique ou encore mise en place de moyens de protection de la ressource (protection stricte des zones humides, maintien de zones inconstructibles de part et d’autre des cours d’eau…).
Ce cas illustre donc une évolution importante : l’eau n’est plus seulement un réseau à dimensionner après les choix d’aménagement, mais une limite structurante qui oriente la croissance, les usages et les formes de développement territorial.
________________________________________
Références
[1] Cerema, Conflits d’usage lors des pénuries d’eau : audition de la mission d’information
https://www.cerema.fr/fr/actualites/conflits-usage-lors-penuries-eau-audition-mission
[2] La Fabrique de la Cité, Eau, territoires et nouveaux conflits d’usage
https://www.lafabriquedelacite.com/publications/eau-territoires-et-nouveaux-conflits-dusage/
[3] The Conversation, Crises de l’eau : comment gérer les conflits d’usage ?
https://theconversation.com/crises-de-leau-comment-gerer-les-conflits-dusage-234755
[4] France Stratégie, La demande en eau. Prospective territorialisée à l’horizon 2050, janvier 2025.
[5] Veolia, Eau et tourisme : faire face aux nouvelles vulnérabilités, octobre 2024.
[6] Cerema, Milieux humides, conflits d’usages et urbanisme : prévenir et gérer les conflits d’usages liés aux milieux humides dans un contexte urbanisé, octobre 2019.
[7] Etude sur la ressource en eau potable, SCoT de la Vallée de la Drôme
https://www.scot-valleedrome.fr/nos-actions/nos-actions/252-etude-sur-l-eau