Voir un héron “pour de vrai” : quand la biodiversité revient en ville à Pont-Yblon (93)
Parole de collectivité
Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place des projets de gestion de l'eau sur votre territoire, Aquagir part à la rencontre d’élus et de porteurs de projets qui sont passés à l’action
À Pont-Yblon, le Département de la Seine-Saint-Denis transforme une partie d’un site de rétention des eaux pluviales en espace de nature ouvert au public. Le projet conserve la fonction hydraulique du bassin tout en créant un îlot de fraîcheur, de biodiversité et de pédagogie dans un secteur urbain carencé.
Le nouveau bassin est devenu un espace de promenade - Crédits photo : Franck Rondot / Seine Saint-Denis
Notre ambition est de faire réapparaître cette eau en ville, de la rendre visible, compréhensible et utile.
L'interview
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda du Département de la Seine-Saint-Denis ?
Le sujet s’est imposé progressivement, à partir d’un double constat. Le bassin de Pont-Yblon était à l’origine un ouvrage purement technique, créé dans les années 1980 pour retenir les eaux pluviales et éviter la saturation des réseaux d’assainissement. Il était fermé au public et pensé uniquement dans sa fonction hydraulique. Mais, dans les faits, les habitants s’étaient déjà approprié ce lieu : certains y entraient malgré l’interdiction, pour s’y promener ou profiter de cet espace boisé et de la présence de l’eau. À partir de là, deux options étaient possibles : renforcer la fermeture du site, au risque de nier les usages existants, ou accompagner cette appropriation en sécurisant le lieu et en lui donnant une nouvelle vocation. C’est cette seconde voie que le Département a choisie.
Le projet a aussi été porté par les agents de la Direction de l’eau et de l’assainissement, qui réfléchissaient depuis longtemps à la manière de transformer ces bassins, longtemps perçus comme des « boîtes closes », en espaces utiles aux habitants et favorables à la biodiversité. Pont-Yblon s’est ainsi imposé comme un projet emblématique d’écologie urbaine : conserver la fonction hydraulique, tout en créant un îlot de fraîcheur, de nature et de pédagogie au cœur d’un territoire très urbanisé.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Nous n’avons pas vraiment suivi un modèle extérieur ou un projet comparable que nous aurions cherché à reproduire. Des bassins reconvertis de cette manière, je n’en connais pas beaucoup.
L’inspiration première est venue de nos propres agents, en particulier ceux de la Direction de l’eau et de l’assainissement. Depuis longtemps, ils réfléchissaient à la manière de faire évoluer ces ouvrages techniques, longtemps fermés et invisibles, pour leur donner une dimension plus écologique, plus paysagère et plus utile aux habitants.
Le projet s’inscrit aussi dans l’histoire de la Seine-Saint-Denis, qui est un territoire d’eau, même si cette eau a souvent été enterrée, canalisée ou transformée en infrastructure d’assainissement. Notre ambition est de faire réapparaître cette eau en ville, de la rendre visible, compréhensible et utile.
Nous nous sommes également inspirés des usages existants. Les habitants entraient déjà dans le bassin, malgré l’interdiction, ce qui montrait un besoin d’espaces verts, de fraîcheur et de respiration.
Enfin, ce projet s’inscrit dans une réflexion plus large portée par le Département, notamment à travers le plan Bassins et le manifeste La Seine-Saint-Denis, territoire d’eau, qui défend la réintroduction de l’eau en ville comme enjeu écologique, social et urbain.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
Avant de se lancer dans un projet de ce type, il faut d’abord bien comprendre que l’on ne travaille pas seulement sur un espace vert, mais sur un ouvrage technique. Le bassin de Pont-Yblon conserve sa fonction hydraulique : il continue à recueillir les eaux pluviales et à protéger les réseaux d’assainissement en cas de fortes pluies. Il faut donc maîtriser les enjeux liés à l’eau, aux réseaux, à la sécurité des berges, à la qualité de l’eau, mais aussi aux usages possibles et aux mésusages, comme la baignade, qui restera interdite. Il faut également être capable de croiser plusieurs approches : l’assainissement, la biodiversité, le paysage, l’accueil du public, l’entretien quotidien et la pédagogie. C’est tout l’intérêt du travail mené avec les agents de la Direction de l’eau et de l’assainissement.
Nous n’avons pas mené une co-construction citoyenne formelle. En revanche, le projet est parti d’un usage très concret : les habitants entraient déjà sur le site malgré l’interdiction. Il fallait donc choisir entre renforcer la fermeture ou accompagner cet usage. Nous avons choisi de sécuriser le lieu, de l’ouvrir, et de répondre à un besoin réel d’espaces verts, de fraîcheur et de nature à proximité.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Le Département a été accompagné par des bureaux d’études spécialisés pour mieux caractériser la biodiversité présente dans et aux abords des plans d’eau.
L’étude sur les sensibilités écologiques du site Pont-Yblon réalisée par le bureau d’études Ecoter a souligné son importance à l’échelle locale. Les plans d’eau de Pont-Yblon sont rattachés à « un réseau sous forme de pas-japonais de différents types de zone humide (bassin, mare, etc.) qui n’est pas à négliger localement, car il peut permettre d’assurer la survie de certaines espèces » (Ecoter, 2023). A ce titre, les bassins Pont-Yblon « peuvent être considérés comme un cœur de nature à l’échelle communale » (Ecoter, 2023). Néanmoins, l’étude souligne les menaces pesant sur cette biodiversité du fait de pertes possibles de connectivités écologiques avec les territoires voisins.
Le bureau d’études Aquabio a réalisé un diagnostic écologique des plans d’eau de Pont-Yblon au cours de l’année 2023 afin de qualifier les pressions exercées. L’indice dit « Become » spécialisé pour les plans d’eau de faible profondeur, croisant 11 métriques, a été appliqué pour décrire la fonctionnalité de l’écosystème en présence. L’état écologique du bassin de Pont-Yblon a été identifié comme « mauvais et dysfonctionnel » du fait principalement d’une eutrophisation trop importante, de berges trop abruptes, du déséquilibre de la population piscicole (notamment composée de poissons exotiques envahissants) et de la présence de Cyprinidae. Ces diagnostics ont été pris en compte pour l’orientation des mesures d’aménagement.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
- Budget global estimé : environ 1 million d’euros HT
- 940 000 € déjà engagés
- 285 000 € apportés par Île-de-France Nature
- Maîtrise d’ouvrage assurée par le Département de Seine-Saint-Denis via la Direction de l’Eau et de l’Assainissement
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Le premier acteur du projet, c’est d’abord la Direction de l’eau et de l’assainissement du Département. Les agents de la DEA ont joué un rôle déterminant, à la fois dans l’identification du potentiel du site, dans la conception du projet et dans sa réalisation. Ce sont eux qui, depuis longtemps, réfléchissaient à la manière de faire évoluer ces bassins techniques pour leur donner une dimension écologique, paysagère et sociale.
Le projet a également bénéficié du soutien financier d’Île-de-France Nature, qui a apporté une aide d’environ 285 000 à 300 000 euros. La Métropole du Grand Paris n’a pas participé à ce projet précis, même si elle peut accompagner d’autres démarches. La mairie du Blanc-Mesnil a aussi été un partenaire essentiel, notamment pour le fonctionnement quotidien du site. Une convention permet d’organiser des aspects très concrets, comme la gestion des corbeilles, l’entretien courant ou l’ouverture et la fermeture du bassin en cas de tempête. C’est un point important : un aménagement réussi doit aussi être pensé dans sa durée de vie quotidienne.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Le premier conseil que je donnerais à un élu, c’est de regarder autrement les espaces vides de son territoire. Un terrain inutilisé, une friche, un bassin, un chemin, un puits ou une fontaine ne sont pas seulement des espaces à combler par de la construction. Ils peuvent devenir des lieux écologiques, éducatifs, paysagers, utiles aux habitants et favorables à la biodiversité.
Il faut aussi partir des usages existants, y compris des mésusages. Si des habitants s’approprient déjà un lieu, il faut comprendre pourquoi. Parfois, cela révèle un besoin très concret d’espaces verts, de fraîcheur, de promenade ou de calme. La réponse ne doit pas toujours être la fermeture, la grille ou la police municipale. On peut aussi sécuriser, accompagner et transformer.
Je conseillerais également de ne pas imaginer uniquement des projets coûteux. On peut faire de l’aménagement doux, à petite échelle, en distinguant les zones ouvertes au public et celles laissées davantage à la nature. Enfin, il faut penser très tôt au fonctionnement quotidien. Qui entretiendra le site ? Qui ramassera les corbeilles ? Qui l’ouvrira ou le fermera en cas de besoin ? Un beau projet ne réussit vraiment que s’il peut être géré dans la durée, avec les bons partenaires locaux.