Au Sud-Estuaire (44), se réapproprier le marais pour atténuer les effets du changement climatique
Parole de collectivité
Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place des projets de gestion de l'eau sur votre territoire, Aquagir part à la rencontre d’élus et de porteurs de projets qui sont passés à l’action
Territoire d’eau, la Communauté de communes Sud-Estuaire est bordée par l’estuaire de la Loire et l’océan Atlantique. Sa faible altimétrie explique que 20 % du territoire soit composé de zones humides, dont les 500 ha du marais de la Giguenais.
À la jonction entre terre et mer, cet écosystème est précieux pour la biodiversité et pour la résilience du territoire face aux événements climatiques extrêmes. Mais il est menacé par la déprise agricole et des déséquilibres systémiques, dont un des symptômes est le développement invasif de la jussie.
Depuis 2024, des chantiers participatifs d’arrachage offrent l’occasion de présenter les travaux de restauration menés par la CCSE et l’intérêt patrimonial du marais.
Le Boivre alimente le marais de la Giguenais qui s’étend sur 500 hectares entre Saint-Père en Retz et son débouché à la mer, à Saint-Brévin-les-Pins © Banque des territoires
Sur le littoral, nous sommes aux premières loges pour constater les effets du changement climatique.
L'interview
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de la Communauté de communes Sud Estuaire ?
Jérôme Le Davadic : Face au changement climatique, les élus ont pris conscience du besoin de travailler sur la résilience du territoire. Depuis 2022, année de sécheresse, il n’y a pas eu d’année ordinaire. Nous avons subi 8 tempêtes en 2023, 9 en 2024 dont la tempête Kirk pour laquelle 6 communes du territoire ont été reconnues en état de catastrophe naturelle. Les zones humides sont un atout pour la gestion des aléas climatiques, dans leur capacité à retenir et restituer l’eau. Ce sont des zones de fraîcheur et de repos pour les troupeaux en période de forte chaleur. La communauté de communes Sud Estuaire (CCSE) a pris la compétence Gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations (gemapi) en 2018. Bien que le marais de la Giguenais soit privé, la gestion hydraulique et l’entretien des douves principales sont d’intérêt général et font partie de la compétence gemapi.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Jérôme Le Davadic : La gestion hydraulique du marais est cadrée par l’arrêté préfectoral qui fixe la cote estivale à 4,40 m à partir du 15 avril. L’objectif est de permettre la reprise de végétation fourragère et la portance des sols pour accueillir le bétail à partir de mai-juin. Le marais est un milieu totalement anthropisé, destiné à l’élevage extensif, et qui permet l’expression d’une biodiversité importante. En appliquant des solutions fondées sur la nature, on peut lui redonner toutes ses fonctionnalités. Notre territoire, littoral et estuarien, est un habitat ou une halte migratoire pour des grands échassiers, des passereaux comme le Phragmite aquatique, classé espèce menacée à cause de l’assèchement des zones humides et du déclin de l'agriculture extensive. Cela nous donne une responsabilité majeure dans la conservation de ces habitats, également primordiaux pour l’anguille.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
Jérôme Le Davadic : Le service gemapi a été créé en 2022 et monte en compétences depuis. Il a aussi repris l’animation des Mesures agroenvironnementales et climatiques (MAEC) sur le marais, pour inciter les exploitants à gérer la fauche différemment. Pour le grand public, nous avons mis en place depuis 2024 des visites de site. Le chantier participatif d’arrachage de la jussie est d’abord un prétexte à la redécouverte du marais, des usages, des modes de gestion, de l’utilisation de l’argent public. En 2025, le groupe était composé d’une quinzaine de personnes. Des éleveurs, des habitants de longue date, des néo-ruraux en retraite, l’ornithologue de la LPO, un piégeur de ragondins… cette diversité confirme que le marais est un patrimoine qui rassemble la communauté locale, et que les échanges entre les habitants sont la base de tous nos projets. Ces actions sont organisées en partenariat avec le Syndicat des propriétaires de marais de la Giguenais, véritable pierre angulaire de sa gestion.
4 séances de concertation ont été menées en 2024 avec 9 acteurs représentants les propriétaires et usagers du marais (éleveurs, chasseurs, pêcheurs, protection des milieux aquatiques, ornithologue, écologue). Le comité de pilotage a proposé des modifications du règlement d’eau et une nouvelle ambition de renaturation, pour sortir de la vision court-termiste de la simple lutte contre les espèces envahissantes.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Jérôme Le Davadic : Le développement de la jussie est le signe d’un milieu déséquilibré. Il faut traiter la cause, c’est-à-dire redonner les conditions d’un équilibre, et pas seulement le symptôme en se contentant d’arracher.
Nous avons entrepris un chantier sur plusieurs années pour corriger les dysfonctionnements créés par des décennies de curage mécanique, qui a agrandi les douves en largeur et profondeur et verticalisé les berges. Une telle morphologie augmente le réchauffement et l’envasement de l’eau, favorise le développement de la jussie.
Après un test sur 200 m de douve en 2024, nous avons restauré 10 hectares en 2025 : arrachage de la jussie au godet à pince (qui laisse filer la vase et les anguilles), curage et ressuyage des vases, comblement et remodelage de la douve principale pour la rétrécir, aplanissement des berges, pose de clôtures et aménagement de points d’abreuvement pour le bétail.
Pour la végétalisation des berges, nous ne faisons pas d’apport extérieur, car la banque de graines est dans le sol, mais nous accélérons la reprise par des touffes d’hélophytes présents dans les douves voisines (iris, roseaux). Après l’arrachage mécanique de la jussie la première année, il faut poursuivre par un arrachage manuel les années suivantes. Une entreprise vient faire de grands linéaires, et nous en gardons une petite partie pour le chantier collectif.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Le montant des travaux réalisés en 2025 s'élève à 86 900€ HT.
Le projet a été financé par : l'Agence de l’eau Loire-Bretagne à hauteur de 41 200€ (47%), la Région Pays de la Loire 26 000€ (30%) et la communauté de communes 19 600€ (23%). La part de la collectivité provient de son budget annexe gemapi, qui est de 500k€ par an soit l’équivalent de 17€ par habitant.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Au-delà de la restauration et de l’entretien du marais par la communauté de communes, le maintien des usages repose sur un grand nombre d’acteurs : les propriétaires regroupés dans l’Association syndicale autorisée du marais de la Giguenais, l’association communale de chasse (gestion du ragondin), la dizaine d’exploitants agricoles… La chambre d’agriculture et le CIVAM 44 sont des partenaires pour l’accompagnement des agriculteurs aux changements de pour s’adapter au changement climatique. La LPO intervient pour l’animation biodiversité lors des chantiers collectifs et dans l’étude des habitats naturels et suivre leur évolution.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Raymond Charbonnier : Dans le cadre de l’adaptation aux effets du changement climatique, il faut rester optimiste et réaliste. A notre échelle, nous menons des actions d’atténuation, pour contribuer à la baisse des émissions de gaz à effets de serre, mais étant placés aux premières loges, nous en constatons peut-être plus rapidement que d’autres territoires les effets.
L’agriculture est le meilleur moyen d’entretenir le paysage, qu’il s’agisse de bocage et de marais, pour nous qui sommes une terre d’élevage dans l’ancien delta de la Loire. La démarche prospective ADAPTO Estuaire Corsept menée avec le Conservatoire du Littoral nous a permis de nous projeter à moyen et long termes sur l’adaptation de notre bande littorale. Il s’agit par exemple d’une stratégie foncière pour anticiper les éventuelles relocalisations d’activités, ou encore d’accompagner le renouvellement des générations agricoles en leur garantissant un accès au foncier cohérent pour la viabilité économique et agronomique de leurs exploitations.