GESTION DES MILIEUX AQUATIQUES

Restauration d’un corridor écologique conciliant biodiversité et usages à Épinay-sur-Seine (93)

Parole de collectivité

Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place des projets de gestion de l'eau sur votre territoire, Aquagir part à la rencontre d’élus et de porteurs de projets qui sont passés à l’action

Le projet porte sur la renaturation de 1,15 km de berges de Seine à Épinay-sur-Seine, dans un contexte urbain dense où subsistent 3,6 km de linéaire fluvial. Il vise à restaurer un corridor écologique en lien avec la Seine, en améliorant la qualité des habitats et en récréant des milieux tels que des prairies, des ripisylves et des frayères. Les interventions comprennent la désartificialisation des sols et l’adaptation des usages du chemin de halage.

Le projet privilégie des solutions fondées sur la nature et un suivi écologique à long terme.

Dans une ville dense, préserver ces espaces de nature, c’est améliorer le cadre de vie tout en préservant un milieu vivant directement lié à la Seine.

Eugénie Ponthier

L'interview

Comment est née l’idée de valoriser les berges de Seine à Epinay-sur-Seine ?

Eugénie PONTHIER : C’est un projet ancien, lié à un attachement très fort des habitantes et des habitants à ces espaces. Disposer de 3,6 km de berges non urbanisées constitue une richesse rare en petite couronne.

Historiquement, un premier tronçon avait déjà été réaménagé en 2006, côté Saint-Denis, avec des techniques de génie végétal et minéral encore assez expérimentales à l’époque. En revanche, le tronçon côté Argenteuil, qui fait l’objet du projet actuel, n’avait jamais été aménagé et restait dégradé.

L’appel à projets Nature 2050 a été une opportunité déterminante pour financer à la fois des travaux de confortement de berge et un projet ambitieux de restauration de la biodiversité, ce qui est rarement possible dans les projets d’aménagement classiques.

Louis BAUDRY : Dès 2020, des études de renaturation avaient été réalisées sur l’ensemble des 3,6 km de berges, notamment par le bureau d’études Urban Éco.L’appel à projets Nature 2050 en 2022 a permis de concrétiser ces réflexions. Il a servi de levier pour lancer les études de maîtrise d’œuvre et programmer des travaux sur un tronçon prioritaire de 1,15 km. Ce tronçon a été choisi parce qu’il cumulait plusieurs enjeux : forte dégradation, potentiel écologique et faisabilité technique.

Quels constats ont motivé le projet ?

Louis BAUDRY : Les diagnostics écologiques ont montré un potentiel réel, mais des milieux fortement altérés. Les habitats étaient peu diversifiés et en cours d’uniformisation, avec une dominance d’espèces pionnières ou invasives. Les berges comportaient de nombreux aménagements minéraux (murs, perrés), efficaces contre l’érosion mais peu favorables à la biodiversité.

Le site souffrait aussi d’un héritage urbain marqué : sols compactés, espaces artificialisés, anciens parkings. Dans cet état, il n’existait pas d’habitats considérés comme patrimoniaux, ce qui limitait toute perspective de classement écologique.

Eugénie PONTHIER : Du point de vue de la collectivité, le constat est aussi celui d’un site fragilisé par les effets du changement climatique. Les phénomènes de retrait-gonflement des argiles, combinés au batillage des péniches, provoquent des instabilités de berge et des risques d’effondrement du coteau.

À cela s’ajoute une pression d’usage importante : environ 57 000 habitants pour un linéaire limité, ce qui nécessite de préserver le site pour éviter une dégradation rapide.
L’enjeu était donc à la fois écologique, technique et d’adaptation au changement climatique.

Quels sont les enjeux liés à la Seine ?

Louis BAUDRY : L’un des enjeux majeurs est la variabilité du niveau d'eau de la Seine et l'impact du réchauffement climatique sur l’hydromorphologie du fleuve. Le site est situé en zone Plan de prévention des risques inondation (PPRI), avec des variations de niveau d’eau pouvant atteindre deux mètres entre l’hiver et l’été. Cela implique de ne pas modifier les niveaux du terrain et de concevoir des aménagements capables de résister aux crues et à la décrue.

Le batillage constitue une autre contrainte forte : le passage des péniches génère des vagues qui fragilisent les berges et compliquent la mise en place de dispositifs de génie écologique.

Eugénie PONTHIER : La Seine est aussi un formidable support de biodiversité et de qualité de vie. La présence de l’eau favorise la faune et la flore, mais offre aussi aux habitantes et aux habitants un cadre paysager et un espace de respiration.

La qualité de l’eau du fleuve conditionne la présence des espèces et le bon fonctionnement des habitats, ce qui crée un lien très fort entre état écologique de la Seine et biodiversité des berges.

Enfin, le fleuve structure les continuités écologiques : il relie les berges d’Épinay à l’Île-Saint-Denis, classée Natura 2000, créant un système écologique interdépendant.

Quel était l’objectif du projet ?

Louis BAUDRY : Principalement écologique : restaurer des habitats fonctionnels et renforcer les continuités. Le projet vise à s’inscrire dans les politiques de trame verte et bleue du territoire, en considérant les berges comme un corridor écologique structurant. Il s’agit également d’engager une dynamique de long terme, avec un suivi jusqu’en 2050.

Eugénie PONTHIER : Le projet vise aussi à améliorer le cadre de vie des habitantes et des habitants, à accompagner l’adaptation au changement climatique, à sensibiliser la population à la biodiversité et à faire évoluer les usages, en apprenant à partager ces espaces avec le vivant.

Quels principes ont guidé l’aménagement ?

Louis BAUDRY : Le projet repose sur une logique d’intervention mesurée, basée sur le « déjà-là ». Il s’agit de s’appuyer sur les milieux existants et de favoriser leur évolution plutôt que de créer des aménagements artificiels.

Le projet est organisé en séquences, en différenciant les zones selon leur niveau de fréquentation et leur potentiel écologique.

Une attention particulière a été portée à la cohérence avec les stratégies territoriales (trame verte et bleue, Schéma directeur d’aménagement lumière - SDAL).

Eugénie PONTHIER : La concertation avec les habitantes et les habitants a été centrale. Le projet intervient au contact direct des riverains, ce qui suppose d’adapter finement les aménagements, notamment pour préserver les vues sur la Seine. Il s’agit de trouver un équilibre entre les attentes et les besoins, ce qui nécessite un travail de « couture » très précis.

Quels aménagements ont été réalisés ?

Louis BAUDRY : Le projet s’est structuré en plusieurs étapes. La première a consisté à supprimer les espèces invasives et à traiter le sol, fortement compacté et artificialisé. Des analyses agronomiques ont permis de conserver une partie des sols en place et de les enrichir progressivement. Le projet a mobilisé des terres de réemploi issues de chantiers du Grand Paris, dans une logique d’économie circulaire.

Les habitats ont ensuite été reconstitués : ripisylves, prairies naturelles, saulaies et frayères pour les poissons. Des techniques de génie écologique ont été mises en œuvre (fascines, boudins d’hélophytes).

Eugénie PONTHIER : Parallèlement, le projet a transformé les usages. Le chemin de halage a été requalifié en promenade, la circulation automobile a été fortement réduite et l’espace public a été rendu à tous. Des aménagements annexes ont été réalisés, comme l’enfouissement des réseaux ou l’adaptation de l’éclairage.

Comment la biodiversité a-t-elle été prise en compte ?

Louis BAUDRY : La stratégie consiste à recréer des milieux diversifiés et fonctionnels, adaptés aux conditions écologiques (humidité, exposition) afin de favoriser une dynamique naturelle. Certains habitats ont été conçus spécifiquement, comme les frayères pour les poissons, avec des niveaux d’eau et des substrats adaptés.

Eugénie PONTHIER : La biodiversité est envisagée comme une solution aux problèmes urbains. En recréant des milieux naturels, on améliore aussi le confort thermique et la qualité de vie.
Le projet vise notamment à favoriser certaines espèces comme le martin-pêcheur, qui constitue un indicateur de la qualité des milieux restaurés.

Comment concilier usages et biodiversité ?

Eugénie PONTHIER : Dans les faits, la cohabitation fonctionne assez naturellement, car les usages restent majoritairement concentrés sur le chemin de halage. Les promeneurs ne vont pas spontanément dans les milieux naturels, ce qui permet de préserver les espaces renaturés.
En revanche, la vraie complexité concerne les riverains. Certains ont une vue directe sur la Seine et peuvent être réticents à l’idée de voir des plantations venir modifier leur cadre de vie.

Il a donc fallu mener un travail très fin de concertation, quasiment du cas par cas, pour trouver le bon emplacement des plantations.

Louis BAUDRY : D’un point de vue de conception, le projet repose sur une organisation en séquences. Certaines zones sont plus fréquentées ou plus contraintes (présence de riverains, activités), tandis que d’autres offrent davantage de potentiel écologique.

Cette différenciation permet d’adapter le niveau de renaturation et de canaliser les usages. On cherche à maintenir des espaces ouverts, avec des vues et des lieux d’appropriation, tout en créant des zones plus denses et plus favorables à la biodiversité. Ce travail de hiérarchisation est essentiel pour éviter les conflits d’usage et préserver les milieux les plus sensibles.

Quels diagnostics ont été réalisés ?

Louis BAUDRY : Une première étude écologique, menée par Urban Éco, a permis d’identifier les habitats existants, les espèces présentes et le potentiel de renaturation à l’échelle des 3,6 km de berges. À cela se sont ajoutées des études techniques : relevés topographiques et bathymétriques pour comprendre la morphologie du site, études géotechniques pour analyser la stabilité du talus et des berges, ainsi que des analyses agronomiques pour caractériser la qualité des sols.

Eugénie PONTHIER : Ces diagnostics ont également permis d’identifier des problématiques spécifiques, notamment la forte présence d’espèces invasives comme la renouée du Japon.

Des analyses phytosanitaires ont été réalisées pour évaluer l’état des arbres et orienter les interventions. Plus largement, ces études s’inscrivent dans une réflexion territoriale, avec les documents cadres comme la trame verte et bleue ou le PLUi.

Quels acteurs ont été mobilisés ?

Louis BAUDRY : Le projet est porté par Plaine Commune en tant que maître d’ouvrage, en lien étroit avec la Ville d’Épinay-sur-Seine. Il mobilise une équipe de maîtrise d’œuvre pluridisciplinaire composée d’un bureau d’études d’ingénierie ERA Conseil, de la paysagiste Sarah Sainsaulieu pour les études, de l’Atelier Kosmes pour les travaux, ainsi que le bureau d’écologie Nat et Vie.

Des partenaires extérieurs ont également été associés, notamment la LPO pour les questions liées aux oiseaux, ainsi que Voies navigables de France pour la validation des aménagements en lien avec le domaine fluvial.

Enfin, la gestion du site est assurée par l’association Halage, qui intervient notamment dans l’entretien et l’insertion.

Eugénie PONTHIER : J’ajoute que les habitantes et les habitants ont joué un rôle essentiel, notamment dans son appropriation. Aujourd’hui, certains observent et valorisent la biodiversité, par exemple en partageant des observations d’espèces comme le martin-pêcheur.
Au-delà des acteurs techniques et institutionnels, il y a donc un véritable travail d’acculturation du public, indispensable à la réussite du projet.

Comment ce projet a-t-il été financé ?

Louis BAUDRY : Le coût global de l’opération est d’environ 1,1 million d’euros, dont une part importante en travaux. Le projet a bénéficié du soutien du programme Nature 2050, porté par la Métropole du Grand Paris, qui finance prioritairement les dispositifs liés à la biodiversité et au suivi écologique.

Le reste du financement est assuré par Plaine Commune et la Ville, notamment pour les aménagements complémentaires comme l’éclairage ou l’enfouissement des réseaux. Ce type de montage permet de rendre possible des projets de renaturation ambitieux en milieu urbain.

Eugénie PONTHIER : L’appel à projets Nature 2050 a été un levier essentiel. Il ne s’agit pas seulement d’un financement, mais aussi d’un engagement sur le long terme. Pour une collectivité, c’est particulièrement intéressant, car cela permet d’aller au-delà d’un projet ponctuel et d’inscrire les aménagements dans une logique d’évolution dans le temps, ce qui est indispensable lorsqu’on travaille avec le vivant.

Quels enseignements tirez-vous de cette opération ?

Eugénie PONTHIER : Ce projet montre surtout que les solutions fondées sur la nature peuvent transformer durablement un site urbain, à condition d’accompagner les évolutions dans le temps.

Louis BAUDRY : D’un point de vue opérationnel, l’un des enseignements majeurs concerne l’importance du sol. La réussite de la renaturation repose en grande partie sur la capacité à recréer un sol vivant, ce qui est souvent sous-estimé.

Il est également essentiel d’anticiper le plan de gestion, car les milieux évoluent et nécessitent un suivi dans la durée.

Enfin, ces projets impliquent d’accepter une part d’incertitude : le vivant ne se maîtrise pas totalement. Il faut donc rester humble, observer et s’adapter.

Quelles perspectives pour la suite ?

Eugénie PONTHIER : Ce projet ne constitue qu’une première étape. L’objectif est désormais d’étendre la démarche à l’ensemble des 3,6 km de berges et de structurer un plan de gestion global.

Il s’agit également de valoriser ce tronçon comme un projet démonstrateur, capable de nourrir d’autres interventions. À plus long terme, la collectivité souhaite aller vers une reconnaissance écologique plus forte du site, avec l’ambition d’aller vers un classement écologique.

Louis BAUDRY : Le suivi écologique constitue un enjeu central pour la suite. Dans le cadre de Nature 2050, des indicateurs ont été définis (évolution des habitats, suivi des espèces, perception des usagers), avec un protocole jusqu’en 2050. Ce travail permettra d’évaluer l’efficacité des aménagements et d’ajuster les actions si nécessaire. Le projet a également vocation à servir de référence pour d’autres opérations de renaturation sur le territoire.

 

Focus sur le programme Nature 2050
Créé par CDC Biodiversité en 2016 à la suite de l’Accord de Paris, le programme Nature 2050 soutient des actions volontaires de restauration des écosystèmes via la mise en œuvre de solutions fondées sur la nature. En milieu urbain, il accompagne notamment des projets de désimperméabilisation, de lutte contre les îlots de chaleur et de restauration de sols fonctionnels. Le programme repose sur un engagement de long terme : les sites soutenus font l’objet d’un suivi jusqu’en 2050, incluant des indicateurs écologiques tels que la capacité de rétention en eau des sols, leur fertilité et leur évolution dans le temps.

Le projet en détails

Dates clés

  1. 2020

    Réalisation des premières études de renaturation sur l’ensemble des 3,6 km de berges

  2. 2022

    Candidature et sélection à l’appel à projets Nature 2050

  3. 2023 - 2024

    Lancement des études opérationnelles et des travaux sur le tronçon pilote

  4. 2026 - 2050

    Suivi écologique des aménagements dans le cadre du programme Nature 2050

Chiffres clés

  • 3,6

    km, la longueur totale des berges de Seine à Épinay-sur-Seine

  • 1,15

    km linéaire de berges renaturé dans le cadre du projet

  • 1,1

    M€, le coût total de l’opération

À retenir

  • Restauration d’un corridor écologique structurant en milieu urbain dense, en lien avec la Seine et les espaces Natura 2000 voisins

  • Projet conciliant usages et biodiversité, grâce à un travail fin de concertation et d’adaptation des aménagements

  • Importance du sol et du sous-sol, souvent dégradés en milieu urbain et nécessitant des interventions lourdes avant toute renaturation

Les partenaires du projet

  • Ville d’Épinay-sur-Seine

  • Métropole du Grand Paris - programme Nature 2050

  • Ligue de protection des oiseaux

  • Voies navigables de France

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