GESTION DES MILIEUX AQUATIQUES

Des lagunes de STEP rendues à la nature à l’aide de sédiments marins à Saint-Jouan-des-Guérets (35)

Niveau d'expertise : intermédiaire

L’Etablissement Public Territorial de Bassin (EPTB) Rance Frémur (35) a collaboré avec la Fédération de Pêche 35 afin d’expérimenter un nouveau type de valorisation des sédiments dragués dans la Rance maritime : ces derniers ont été utilisés pour rendre les anciennes lagunes de la STEP de Saint-Jouan-des-Guérets à la nature sans import ou export supplémentaire.

Les travaux ont consisté à niveler la partir nord du site pour renaturer une diversité de zones humides, intégrant des mares et des refuges terrestres pour les amphibiens, et à adoucir la pente autour du ruisseau de la Couaille longeant le site.

Les résultats sont au-delà des espérances, faisant de l’expérimentation une belle réussite.

Nous faisons passer un message aux futurs maires : si vos lagunes ne servent plus sur les bords de Rance, nous avons une solution. Venez voir !

Jean-Malo Cornée

L'interview

Comment le projet de renaturation de lagunes de STEP s’est-il imposé à l’agenda de l'EPTB Rance Frémur Baie de Beaussais ?

Valérie Foussard : Le projet s’inscrit dans le plan de gestion des sédiments de la Rance. Nous souhaitions expérimenter la création de petits sites de stockage le long de l’estuaire. C’est dans ce cadre que la commune de Saint-Jouan-des-Guérets a mis à disposition ce site, pour stocker des sédiments de manière temporaire. Cela nous a permis de mener des opérations de dragage pour améliorer l’accès nautique des cales de Saint-Jouan-des-Guérets et de Saint-Suliac.

Dans ce cadre, nous avions l’obligation de valoriser ces sédiments dans les trois ans. Initialement, nous pensions faire une valorisation agricole, connue et maîtrisée. Mais au cours du temps et compte tenu de la sensibilité de l’EPTB à l’environnement et du fait qu’il porte le Schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE), nous nous sommes demandés s’il serait plus pertinent de rendre le site à la nature en utilisant les sédiments plutôt que de remobiliser des tracteurs pour déplacer à nouveau les sédiments et, à terme, restituer des bassins artificiels ayant un intérêt écologique très limité. Car les eaux contenues dans les anciennes lagunes étaient eutrophisées. Nous avons donc contacté la Fédération de Pêche et de Protection du Milieu Aquatique 35 pour évaluer les possibilités et faire cette proposition de renaturation à la commune de Saint-Jouan-des-Guérets. La commune était aussi intéressée par une amélioration du site, elle nous a fait confiance et nous a suivis dans le projet.

Jean-Malo Cornée : Nous pouvons aussi considérer ce projet comme une anticipation. Le temps passant, l’eau s’eutrophisant, nous aurions très certainement dû mener une action pour agir sur ces lagunes afin d’éviter, ou stopper, une pollution du milieu. On nous parle des problèmes auxquels nous devrons faire face : submersion marine, diminution des matières premières, etc. Il me semble donc important d’agir pour réduire les problèmes que nous pouvons anticiper, voire les supprimer totalement. C’est ce que nous avons fait ici, nous avons anticipé le problème que pourrait poser ces lagunes de station d’épuration inutilisées. Cela permet aussi d’éviter des coûts qui auraient pu être plus importants que les travaux que nous avons faits.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

Valérie Foussard : Nous nous sommes principalement reposés sur l’expertise de la Fédération de Pêche 35 et son étude préalable du site. Chaque site a ses particularités qui nécessitent d’adapter le projet de renaturation. Surtout avec des sédiments fins et d’origine marine ! C’était une contrainte du projet, mais qui nous a permis de nous orienter vers des mares.

Jean-Malo Cornée : Nous avons un EPTB unique, par la gestion des sédiments. L’estuaire est lui aussi particulier. Tout cela rend cette expérimentation elle-même unique. Et d’ailleurs, aujourd’hui, ce n’est plus une expérimentation, c’est une belle réussite ! Cela veut dire que nous pouvons la dupliquer, a minima sur l’estuaire.

Florian Guérineau : Gérer le site tel que nous l’avons fait à Saint-Jouan-des-Guérets, avec l’exercice de remblai-déblai, le fait de travailler uniquement avec les sédiments présents sur le site, avec ce type de sédiments en particulier et avec cette forme de vallée et cet encaissement du site… Tout cela était une première pour moi ; je n’ai pas eu d’écho d’autres projets sous cette forme-là. Bien sûr, je me suis inspiré de ce que j’ai pu voir dans mes 25 ans de carrière. Mais surtout, je me suis inspiré du site en lui-même pour imaginer une façon de remodeler les sédiments en accord avec ce qui était déjà présent (la nappe, les apports latéraux d’eau douce).

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce type de projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?

Florian Guérineau : Il y a l’hydromorphie des sols, notamment au travers de l’étude de la nappe en sous-sol, le génie écologique dans la mesure où il faut savoir remodeler le terrain pour le rendre satisfaisant et fonctionnel d’un point de vue écologique. Et de l’analyse chimique également, car la qualité de l’eau était aussi un des objectifs du projet. Nous avons eu des échanges très riches et très constructifs avec la commune de Saint-Jouan-des-Guérets qui ont permis de statuer ensemble sur la trajectoire à donner à ce site. C’est aussi grâce à cela que nous en sommes là aujourd’hui.

Jean-Malo Cornée : Le sujet des sédiments est un enjeu majeur, qui a tendance à crisper. Nous remercions la commune de Saint-Jouan-des-Guérets de nous avoir suivis dans ce projet, car cela n’a pas été simple. Le fait qu’à l’époque, le président de l’EPTB, Yves Chesnais, était adjoint à la mairie de Saint-Jouan-des-Guérets a bien aidé.

Valérie Foussard : Nous avons pris beaucoup de contacts en amont du projet, avec les services de l’État et avec toutes les parties prenantes, pour que chacun puisse s’approprier le projet et nous suivre. Aujourd’hui, même quelques personnes qui n’étaient pas convaincues nous disent apprécier le résultat.

Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

Florian Guérineau : Nous avons étudié le site pendant un an pour en comprendre le fonctionnement. Nous avons par exemple installé un réseau de piézomètres pour mesurer le niveau de l’eau et ainsi localiser précisément la nappe et étudier son comportement (notamment sa fluctuation saisonnière) dans le sol. Cette étude a été essentielle pour se projeter sur le projet, imaginer le remodelage des lagunes pour renaturer des zones humides et y implanter un réseau de mares. C’est elle qui nous a également permis de découvrir des apports d’eau latéraux, ce qui nous a conduit à déplacer le chemin pour bonifier ces apports.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

Valérie Foussard : Nous avons une règle concernant le financement du plan de gestion : 1 € public, 1 € privé. Dans le cadre de cette renaturation, nous avons été financés à 50 % par EDF, qui exploite le barrage qui influence la sédimentation, et à 50 % par des subventions de l’État, de la Région et de trois établissements publics de coopération intercommunale (EPCI), à savoir Dinan agglomération, Saint-Malo agglomération et la communauté de communes Côte d’Émeraude. Le chiffre total s’élève à 99 881 € dont 12 216 € dédiés au suivi réglementaire post-travaux sur deux ans (contre environ 120 000 € pour une valorisation agricole accompagnée d’une remise en état des lagunes artificielles).

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

Valérie Foussard : Le partenariat s’est vraiment fait entre l’EPTB Rance-Frémur-Baie de Beaussais, qui a été maître d’ouvrage, la Fédération de Pêche 35 qui a été maître d’œuvre, et la commune qui est propriétaire du site.

Jean-Malo Cornée : Nous pouvons aussi citer l’association EcoRance, pour la récupération du bois morts et des arbres qui ont été coupés pour les travaux.

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Valérie Foussard : D’un point de vue technique, c’est très important de bien connaître le site et son potentiel. Il faut donc mobiliser les compétences en interne ou aller les chercher, par exemple chez la Fédération de Pêche 35. Il est également très important de bien préparer le projet, encore plus quand il y a un enjeu politique comme pour les sédiments. Enfin, il ne faut pas imposer le projet. C’est pour cela que nous avons pris le temps de contacter les services de l’État et toutes les parties prenantes.

Florian Guérineau : J’appuie sur le fait qu’il faut bien connaître le site, et ne pas faire un copier-coller de ce que nous avons fait ici, à Saint-Jouan-des-Guérets. Il faut s’inspirer de la singularité de chaque site, identifier où sont les axes d’amélioration et travailler à partir de là.

Jean-Malo Cornée : Il faut oser, prendre des risques. Mais il ne faut pas minimiser ces risques et ça passe par le fait de trouver les personnes compétentes pour s’entourer correctement.

Le projet en détails

Dates clés

  1. 2021

    Aménagement du site et stockage des sédiments dans les lagunes pour 3 ans

  2. 2023

    Étude du site par la Fédération et montage du projet de renaturation

  3. Octobre 2024

    Travaux de renaturation

  4. 2025 - 2026

    Suivi environnemental pour vérifier la fonctionnalité écologique du site

Chiffres clés

  • 7 034

    m3 de sédiments marins valorisés

  • 0,55

    ha de zones humides renaturées

  • 12

    grenouilles vertes repérées 6 mois après les travaux puis une 40aine 10 mois après

À retenir

  • Les résultats vont au-delà des espérances, avec une recolonisation très rapide dès la première année, même par des espèces plutôt sensibles comme le triton. Le site permet aussi une meilleure gestion et qualité de l’eau

  • Globalement, la technique existe pour tout faire dès l’instant où le bon diagnostic est posé. D’où l’importance d’avoir une bonne phase d’étude pour concevoir correctement le projet

  • La préparation des bassins, les travaux de renaturation et le suivi (lourd du fait des sédiments d’origine marine) nécessitent des financements pour permettre aux collectivités de faire ce genre de projet. Il faut aussi que les élus acceptent de lancer des projets parfois délicats politiquement

Les partenaires du projet

  • Fédération de Pêche 35

  • Commune de Saint-Jouan-des-Guérets

  • Association EcoRance

  • Préfecture de la Bretagne (Etat)

  • Région Bretagne

  • EDF

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