GESTION DES MILIEUX AQUATIQUES

En Haute-Savoie (74), le SM3A redonne de l’espace de mobilité à la rivière Arve

Niveau d'expertise : intermédiaire

L’Arve était initialement un cours d’eau en tresses et étendait son lit vif sur d’importantes largeurs.

Aujourd’hui, seuls de courts tronçons possèdent ces caractéristiques, du fait principalement de l’incision du cours d’eau émanant des extractions massives de matériaux et de son endiguement. L’Espace « Borne – Pont de Bellecombe », situé entre la confluence Borne-Arve et le pont de Bellecombe, constitue le dernier espace disponible pour une divagation naturelle de l’Arve.

En 2017, le SM3A a entamé un ambitieux plan de restauration hydromorphologique sur ce secteur. L’opération « les Sablons », sur les communes d’Arenthon et de Scientrier, fait partie de ce programme.

Ce projet vise à redonner les conditions favorables à la rivière pour qu’elle puisse retrouver de la mobilité.

Lydie Labrosse

L'interview

Comment ce projet s’est-il imposé à l’agenda du Syndicat mixte d’aménagement de l’Arve et de ses affluents ?

Lydie Labrosse : Le projet « Les Sablons » s’intègre dans un vaste programme de restauration hydromorphologique de l’Arve sur un territoire de 8 km : l’Espace Borne-Pont de Bellecombe (EBPB), situé entre la confluence Borne-Arve et le pont de Bellecombe.

Cet espace peu anthropisé a, dès la fin des années 1980, fait l’objet de l’attention des élus de la vallée, qui l’ont identifié comme à enjeux écologiques. Cette analyse s’est confirmée petit à petit, avec les études menées dans le cadre de la création du site Natura 2000 « vallée de l’Arve » dans les années 2000. Une vaste opération d’acquisition foncière via une Déclaration d’utilité publique a été menée. Ainsi, aujourd’hui, le Syndicat mixte d’aménagement de l’Arve et de ses affluents (SM3A) dispose de la maîtrise foncière d’environ 80 % de ce territoire qui borde l’Arve.

Malgré son intérêt écologique, l’Espace Borne – Pont de Bellecombe a été fortement dégradé par les aménagements passés. Pour fournir des matériaux pour l’urbanisation et la construction de l’autoroute, des extractions massives ont été réalisées dans l’Arve et dans son lit majeur, d’où le grand nombre de plans d’eau visibles aujourd’hui, formés suite à ces exploitations et alimentés par la nappe alluviale, appelés ballastières. Des endiguements ont aussi été créés pour protéger les berges. L’Arve s’est fortement incisée (le lit s’est enfoncé de 3 à 5 mètres) et le lit actif, autrefois large de près de 400 mètres, s’est peu à peu réduit et a été colonisé par la végétation.

Le SAGE de l’Arve, initié en 2009 et approuvé en 2018, a identifié ce secteur comme à très fort potentiel de restauration morphologique. Ce constat a impulsé en 2017 le lancement d’une étude spécifique relative à la restauration morphologique de cet espace (via le prestataire Artelia). De cette étude a découlé un programme de restauration comprenant une vingtaine d’actions à mettre en œuvre sur près de 30 ans. Le site que nous visitons aujourd’hui fait partie de ce programme d’actions.

Marie Bar : Le projet des Sablons rive gauche est situé sur les communes d’Arenthon et de Scientrier, sur 3 hectares. Il consiste à déboiser puis araser à une cote plus basse la terrasse formée par la berge actuelle. En décaissant cet espace, nous rendons à l’Arve un espace de mobilité. En résumé, nous essayons, le plus possible, de permettre à la rivière de retrouver un fonctionnement plus naturel, favorable au développement d’une flore et faune patrimoniales typiques des milieux alluviaux pionniers. Les matériaux excavés sont soit réinjectés dans l’Arve soit utilisés pour combler d’anciennes ballastières. Nous restaurons également via des techniques végétales la confluence entre l’Arve et le Nant de Sion, petit cours d’eau qui traverse le site. Cette opération renforce la prévention des inondations puisqu’en cas de crues, l’Arve aura la place de s’étaler.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

Lydie Labrosse : Nous nous sommes inspirés des travaux réalisés sur la Bienne par le Parc du Haut-Jura, à Lavancia et à Jeurre, notamment pour le comblement des ballastières. Nous avons pu utiliser les matériaux sablo-limoneux issus de l’arasement pour combler ces ballastières, une solution de réemploi car ces matériaux étaient inadaptés à une réinjection dans l’Arve. En comblant ces ballastières, nous favorisons l’installation d’une roselière permettant de conserver une zone humide à côté de l’Arve.

Au préalable, des opérations de pêche de sauvetage ont été menées à l’avancement sur les ballastières afin d’éviter les impacts sur la population piscicole. Ce qui n’est pas une mince affaire : l’alimentation des étangs provenant de la nappe alluviale de l’Arve, la vidange des étangs est impossible. Ainsi, pour cette opération, nous nous sommes inspirés de la méthodologie mise en œuvre par le Parc du Haut-Jura. Nous avons réalisé plusieurs pêches électriques : une première sur les berges, pour sauver les poissons situés dans les caches sur ces berges, et une seconde après avoir commencé le remblaiement, pour réduire la surface de pêche et garantir ainsi la capture du maximum de poissons. Les poissons ont ensuite été transférés dans des étangs situés à proximité, et les espèces exotiques invasives ont été éliminées comme le prévoit la réglementation.

Marie Bar : J’ajoute que ces ballastières nous ont également permis de gérer de manière relativement simple les matériaux pollués par la renouée du Japon sur l’emprise du chantier. La meilleure façon de traiter cette espèce invasive est de la noyer : les rhizomes pourrissent. Les matériaux pollués par la renouée ont donc été déposés dans la ballastière, en installant un barrage flottant pour éviter que des rhizomes ne se déposent sur la berge. Une surveillance post-chantier sera bien entendue mise en place.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?

Marie Bar : Oui, car ce projet répond à des enjeux hydrauliques et environnementaux. Au-delà des études et du dimensionnement, assurés par notre prestataire Artelia, il faut comprendre les contraintes environnementales du milieu pour se lancer dans de tels travaux et programmer les différentes phases. D’abord, le déboisement doit être réalisé en septembre ou octobre, c’est une contrainte réglementaire. Ensuite, nous devions intervenir en période d’étiage de l’Arve (basses eaux), en hiver, avant la période de fonte des neiges. C’est indispensable pour réaliser les terrassements « à sec », ce qui est beaucoup moins impactant pour le milieu aquatique. Les matériaux terrassés, plutôt que d’être évacués, ont été réinjectés dans l’Arve. Mais les matières en suspension perturbent le milieu, notamment en hiver, période de reproduction pour certains poissons.

Nous avons donc programmé deux phases pour l’injection : une réinjection indirecte, sous forme d’épis fusibles réalisés sur la rive et susceptibles d’être emportés progressivement quand le débit monte, et une réinjection directe, au moment de petites crues, lorsque le taux de matières en suspension est naturellement élevé dans l’Arve.

Lydie Labrosse : Le projet comporte également un volet génie végétal. Le site est traversé par un petit cours d’eau, le Nant de Sion, qui conflue avec l’Arve au cœur du site des travaux. Sa confluence a été retravaillée via des techniques de génie végétal (lit de plants et plançons). Par ailleurs, lors de la remise en état des zones périphériques et des pistes d’accès temporaires, un mélange grainier spécifique a été semé. Il permettra d’éviter la colonisation par des plantes invasives. Ce mélange grainier ne comprend que des semences locales. Le SM3A travaille en effet depuis de nombreuses années avec une entreprise d’insertion locale, Alvéole, qui produit différents types de mélanges grainiers issus de plantes locales, afin de répondre aux différents besoins du SM3A sur ses chantiers.

Nous avons également réemployé des souches et des troncs d’arbres dans le Nant de Sion et sur la zone arasée, pour diversifier les milieux. Ces solutions locales permettant de valoriser les éléments issus du déboisement au profit des espèces.

Marie Bar : Quant à l’adhésion des citoyens, elle passe plus par l’adhésion de nos élus et de nos financeurs, car le projet n’impacte pas directement les riverains (le foncier du site est en effet totalement maitrisé par le SM3A). Les élus ont été sensibles aux arguments écologiques sur ce site Natura 2000, mais aussi à un autre argument fort : la prévention contre les risques d’inondation. En prenant toute la place nécessaire, l’Arve risque moins de déborder, ici, mais aussi en aval : nous confortons un espace de divagation et d’expansion de l’Arve en hautes eaux. Enfin, nous avons consulté le comité de pilotage du site Natura 2000 avant d’entamer les travaux, même si les travaux de restauration répondent parfaitement au premier objectif du document d’objectifs du site, à savoir : « dans les secteurs où cela est possible, favoriser et entretenir la dynamique alluviale ».

Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

Marie Bar : Dans le cadre de l’étude générale de 2017 menée sur l’EBPB, le bureau d’études Artelia a déterminé un fuseau de mobilité qui pouvait être « redonné » à l’Arve. Son dimensionnement a été déterminé d’après différents paramètres comme la topographie, l’emprise historique du cours d’eau, les enjeux environnementaux des ballastières mais aussi par les enjeux anthropiques, comme l’autoroute à proximité. L’objectif d’Artelia a été de dimensionner de manière réaliste un projet permettant de redonner le plus de surface possible à l’Arve. Sur le site des Sablons que nous visitons aujourd’hui, c’est ensuite notre maître d’œuvre SAGE environnement qui a affiné les cotes d’intervention. Nous avions une grande chance sur les Sablons : le SM3A étant propriétaire, nous n’avons pas eu à traiter des problématiques foncières.

Lydie Labrosse : Après ces travaux, nous allons entrer dans une phase d’observation : nous avons amorcé des choses, c’est maintenant à la rivière de reprendre ses droits. En période de hautes eaux, toute la partie arasée devrait être recouverte par l’eau, la rivière va gagner en mobilité, des bancs de galets vont se reformer. Ce retour à un fonctionnement plus naturel devrait notamment permettre à la petite massette de s’installer. Le retour de cette plante typique des milieux alluviaux pionniers des rivières alpines est un des objectifs du projet ! Le SM3A, accompagné du bureau d’études Ameten, va réaliser des suivis de la morphologie du cours d’eau, de la faune et de la flore. La définition et la mise en place d’indicateurs de suivi sont en effet essentielles pour objectiver les bénéfices des travaux de restauration menés depuis 2019 et éclairer la décision avant de poursuivre le vaste projet de restauration morphologique de l’Espace Borne-Pont de Bellecombe.

Comment le syndicat a-t-il financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

Lydie Labrosse : Sur un budget global de 700 000 euros HT, l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse a participé à hauteur de 40 % (280 000 euros HT) et le département de la Haute-Savoie a également financé 40 %. Le reste à charge du Syndicat mixte d’aménagement de l’Arve et de ses Affluents est donc de 20 %, soit 140 000 euros HT.

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

Lydie Labrosse : Nous avons travaillé en partenariat avec le comité de pilotage du site Natura 2000 « vallée de l’Arve », qui a suivi les différents chantiers de restauration morphologique de l’Arve menés depuis 2019. Nous avons également eu des échanges avec la fédération de Pêche de Haute-Savoie. Enfin, EDF nous a accompagnés sur le volet prévisions météorologiques : les travaux étant situés en bord d’Arve, un système d’alerte est mis en place pour procéder à l’évacuation des engins si nécessaire.

Quels conseils donneriez-vous à une collectivité qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Marie Bar : De bien cibler les objectifs ! C’est important, notamment dans la discussion avec les élus : il ne faut pas survendre le projet quand on travaille avec du vivant. La rivière ne va pas retrouver du jour au lendemain une structure en tresses, nous amorçons des choses, la rivière fera le reste. Je conseille également de bien anticiper les obligations réglementaires environnementales de l’État, en faisant des diagnostics poussés de la faune et la flore au départ.

Le projet en détails

Dates clés

  1. 2017

    Etude globale de restauration morphologique de l’Espace Borne-Pont de Bellecombe par Artelia

  2. Septembre 2025

    Démarrage du chantier spécifique « les Sablons Rive gauche » avec le déboisement

  3. Janvier - Mai 2026

    Travaux d’arasement et de terrassement de la berge, réinjection directe et indirecte des matériaux dans l’Arve

  4. Printemps 2027

    Suivis post-chantier : suivis de la morphologie du cours d’eau, de la faune et de la flore

Chiffres clés

  • 39 250

    m2 de surface concernée par les travaux

  • 55 000

    m2 de matériaux terrassés

  • 700 000

    euros de budget

À retenir

  • Dans ce type de projet, il est important de ne pas avoir d’attentes trop précises sur le rendu final. Les travaux d’arasement réalisés par le SM3A constituent une « amorce » : la rivière va reprendre ses droits pour finaliser le travail de restauration morphologique !

  • Pour ce projet, tous les matériaux ont été traités et réemployés sur place, à l’exception de quelques troncs évacués pour la filière bois de chauffage (plaquettes forestières)

  • Ces travaux demandent un suivi rigoureux. Réalisées en milieu naturel, ces interventions doivent respecter et reproduire les caractéristiques du site, loin des standards habituels des travaux publics

Les partenaires du projet

  • Agence de l'eau Rhône Méditerranée Corse

  • Département Haute Savoie

  • Comité de pilotage du site Natura 2000 « Vallée de l’Arve »

  • Fédération de Pêche de Haute-Savoie

  • EDF

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