La tourbière de Frambourg (25), une réhabilitation pour réactiver les fonctions hydrologiques et climatiques
La tourbière du Frambourg, nichée à La Cluse-et-Mijoux dans le Doubs (25), est un site d'exception : 27 hectares au cœur des sites Natura 2000 « Vallées du Drugeon et du Haut-Doubs » et Ramsar « Tourbières et lacs de la montagne jurassienne », dont l'EPAGE Haut-Doubs Haute-Loue assure l'animation.
Mais comme tant de zones humides, elle porte les cicatrices de siècles d'activité humaine. Extraite pour le chauffage dès le XVIIIe siècle, puis traversée en 1965 par un canal périphérique et un grand fossé qui l'a littéralement coupée en deux, la tourbière a peu à peu perdu sa capacité à retenir l'eau. Résultat : 80 % de sa surface est aujourd'hui dégradée, et elle pourrait émettre environ 675 tonnes équivalent CO₂ par an au lieu de stocker le carbone.
C'est face à ce constat alarmant que l'EPAGE a décidé d'agir, en engageant une restauration hydrologique ambitieuse pour rendre à la tourbière ses fonctions vitales : stocker l'eau, abriter la biodiversité et redevenir le puits de carbone qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être.






Entretien avec Geneviève Magnon, chargée de missions zones humides/Life RestituO/Ramsar
Ce projet est présenté par :
- Geneviève MAGNON, Chargée de missions zones humides / Life RestituO / Ramsar pour EPAGE HDHL
Parole de collectivité
Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place des projets de gestion de l'eau sur votre territoire, aquagir part à la rencontre d'élus et de porteurs de projets qui sont passés à l'action
Comment ce projet s’est-il imposé à l’agenda de l'EPAGE Haut-Doubs Haute-Loue ?
La tourbière du Frambourg a déjà fait l’objet d’une première phase de travaux en 2021, dans le cadre du programme européen LIFE « tourbières du Jura », réservé aux sites Natura 2000 (60 tourbières restaurées dans le massif jurassien, pour un financement de 8 millions d’euros). Ces travaux ont permis, grâce à la création de barrages, de boucher le fossé central dans ses parties amont et intermédiaires. Nous avions déjà prévu d’autres créations de bouchons pour pousser l’eau à l’intérieur de la tourbière. Malheureusement, il y avait de nombreuses parcelles privées et à la fin du programme nous n’avions plus le temps pour les négociations foncières.
Dans la continuité de cette première phase, un nouveau programme, intitulé LIFE Climat « Tourbières du Jura » (12,5 millions d’euros, 70 tourbières dans tout le massif du Jura), a été lancé en 2022 pour une durée de sept ans. Plus ambitieux, il s’inscrit dans les objectifs européens d’atténuation du changement climatique en ciblant la réduction des émissions de gaz à effet de serre liées à la dégradation des tourbières.
Ce second programme vise à restaurer le fonctionnement hydrologique de la tourbière en neutralisant le fossé périphérique de drainage par 8 bouchons. Cela permettra de bloquer les flux d’eau dans le fossé et les rediriger dans la tourbière afin de la remouiller.
Pour faire ces bouchons, nous avons amené de gros volumes d’argile ou tourbe, terrassés dans les fossés, sur trois points différents. Certains ouvrages ont été renforcés par des armatures en madriers de bois ou en palplanches métalliques. L’idée étant qu’en bloquant ces fossés, les bouchons ont un rôle de tampon hydrologique de la tourbière.
Les travaux viennent de s'achever et la réaction a été quasi-immédiate : le sol était encore sec lors de mes derniers passages, et lorsque les derniers bouchons ont été installés, l'eau était déjà remontée, des flaques étaient apparues un peu partout à l’intérieur de la tourbière. C'est visuellement très frappant et ça confirme que le système hydrologique répond très vite dès qu'on supprime le drainage. Par ailleurs, un suivi des nappes, de la végétation et des gaz à effet de serre existe sur ce site avant travaux, ce qui nous permettra d'avoir des résultats comparables rapidement après travaux.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Notre territoire est précurseur dans ce genre de travaux, amorcés il y a une vingtaine d'années grâce à des collaborations avec les experts suisses voisins. Les Suisses ont vraiment une longueur d'avance en ingénierie de projets en tourbière : leurs méthodes sont éprouvées, leurs outils bien rodés. C'est une chance de pouvoir s'en inspirer directement, par proximité géographique. Pour l'instant en France, il n'existe pas de cabinet équivalent spécialisé dans ce domaine d’ingénierie de travaux adaptés aux tourbières, ce qui rend ces échanges transfrontaliers d'autant plus précieux.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
L’inventaire des tourbières du Jura est en cours d’actualisation. 860 tourbières français/suisses ont déjà été répertoriées, ce qui représente plus de 6000 hectares.
En général, ce sont des petites tourbières de montagne, pour le Jura, la moyenne est de dix hectares, et la médiane de trois hectares. La tourbière de Frambourg est un très grand projet puisqu’elle s’étend sur 27 hectares.
Il y a beaucoup de compétences à maîtriser : fonctionnement d’une tourbière, hydrologie, biodiversité, ingénierie de travaux spécifiques en tourbières. Nous avons fait des carottages, étudié le sous sol, les épaisseurs de tourbe …
Les travaux ont été conduits dans le respect du fonctionnement des écosystèmes de fin octobre 2025 à fin mars 2026.
Côté technique, nous avons été obligés de prendre toutes les précautions possibles pour limiter au maximum l’impact sur le sol et la tourbière. Pour cela, les engins devaient avoir une faible pression au sol (250 gr/cm2 à 80 gr/cm2 ) avec une cabine réversible, dans les zones tourbeuses les pelleteuses cheminaient sur des plateaux et les huiles utilisées étaient biologiques et biodégradables pour ne pas polluer le site en cas de fuite. Plus de 1 900 mètres cubes de matériaux ont été déplacés, dont 900 importés de l'extérieur.
Travailler dans une tourbière ne s’improvise pas, du matériel spécifique est nécessaire, mais il faut du personnel formé, des gens qui savent mesurer le degré de risque. Ils travaillent dans l’eau, des sols meubles, et beaucoup de travail manuel… Ce sont des chantiers hors normes et chaque site est différent. Il y a aussi un effort de pédagogie important, même s’il y a des plans détaillés, il faut expliquer d’où vient l’eau et où on veut qu’elle aille.
Il y a aussi des consignes de passage, les travaux ont été réalisés de l’amont vers l’aval, compte tenu de la remontée d’eau résultant de la rétention en eau générée par les bouchons, en limitant au maximum le nombre de passages des engins.
Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
À chaque chantier, des visites publiques sont organisées, des réunions avec les riverains, et des articles de presse sont publiés régulièrement. L'aspect climatique est devenu prépondérant et très bien compris par le public : une tourbière drainée émet beaucoup de CO₂, d'où l'importance de boucher les fossés. La sécheresse de 2018 a vraiment « secoué » les consciences sur ce sujet. Les gens comprennent intuitivement l'intérêt de restocker l'eau pour tamponner ces épisodes extrêmes, mais aussi pour atténuer les crues. Pour donner une mesure concrète de l'enjeu : environ 5 millions de mètres cubes de tourbe ont été extraits dans la vallée du Drugeon. Comme la tourbe est constituée à 80% d'eau, ce sont près de 4 millions de mètres cubes d'eau qui ont été déstockés. Avec le programme LIFE nous cherchons aujourd'hui à en récupérer une partie.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Un groupement de bureaux d’étude très expérimenté (Cabinet Pierre Goubet, Géo Sol Eau et Inselberg) a été mandaté pour la première phase de diagnostic de la tourbière.
Un autre bureau d’étude (Yann Pottier marais-tourbières) a été mandaté ensuite pour définir le potentiel de restauration de la tourbière (dans certains cas, la tourbière est trop abimée pour être restaurée), puis un projet de restauration a été défini par ce même bureau d’études, au stade avant-projet détaillé. J’ai assuré ensuite la rédaction du cahier des charges de travaux et le suivi de chantier, la gestion du foncier, le relationnel avec la commune…
Il y a une charge lourde de responsabilité de chantier. Le bureau d'étude, installé en Suisse, ne peut pas être là tout le temps, donc il joue vraiment le rôle d'assistance technique. C'est-à-dire qu’il nous produit les plans.
J’ai rédigé le cahier des charges de travaux et j'ai assuré le suivi du chantier en tant que maître d'ouvrage.
Nous avons travaillé en collaboration depuis l'étude diagnostic. J'ai apporté des éléments par mon expertise personnelle, le bureau d'étude a complété et puis nous avons construit le projet à deux. Il y a eu une phase de concertation entre nous pour voir aussi si le projet était acceptable.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
La tourbière du Frambourg s’inscrit dans les programmes européens LIFE « Tourbières du Jura » puis LIFE Climat, dont les financements sont mutualisés à l’échelle du massif jurassien. À l’échelle du site, ces fonds permettent de financer des études, des acquisitions foncières et surtout des travaux de restauration hydrologique, pilotés localement par l’EPAGE Haut-Doubs Haute-Loue.
Le programme LIFE tourbière a été financé à 50% par l'Europe, 36% par l’Agence de l’eau RMC et le reste par la région Bourgogne-Franche-Comté et les départements du Doubs et du Jura. Pour le LIFE Climat, l'Europe monte à 60%, les agences de l'eau à 27%, et le solde est partagé entre l’Etat, la Région, les deux Départements, l'ADEME et les bénéficiaires. Ce montage financier mutualisé à l'échelle du massif jurassien grâce au portage du Conservatoire d’Espaces Naturels de Franche-Comté est vraiment une force du programme : aucune collectivité ne pourrait porter seule ce type de chantier.
Programme LIFE tourbière 2014-2021 : Montant 119 149 € HT
- Etude diagnostic préliminaire BE spécialisé : 12 736 € HT
- Assistance technique à maîtrise d’ouvrage Lin’Eco : 23 296 € HT
- Travaux Vinci CMF/Jura Natura Services : 83 117.25 € HT
Programme LIFE Climat 2022-2029 : Montant 271 310 € HT
- 27 158 € HT AMO Y.Potier
- 93 005.76 € HT déboisement préalable
- 151 147.35 € HT travaux hydro
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
La commune, propriétaire du centre de la tourbière et de quelques parcelles en périphérie a été très moteur et a soutenu le projet du début à la fin.
Nous avons lancé un programme d’acquisition foncière des parcelles en périphérie de la tourbière et la commune a acheté et demandé la consolidation de la bonne gestion de ces parcelles par un ORE que nous avons préparé. Cette collaboration avec la commune a été déterminante. Elle fait suite à un important programme de reméandrement de la rivière la Morte que nous avions déjà réalisé avant le LIFE, où la commune avait également été très motrice.
Il faut aussi saluer le professionnalisme de l'entreprise Jura Natura Services, qui depuis 2021 relève avec nous les défis de ce chantier hors normes : héliportage de bois, déboisement avec exportation sur remorque adaptée en sol tourbeux, transport de lourdes charges de matériaux dans la tourbière sur des chemins de plateaux, mise en œuvre de très gros ouvrages aux cotes précises en période de hautes eaux ou d'enneigement imprévu… Une somme de complexités qui ne les a pas fait vaciller et qui a permis de mener chaque mission jusqu'au parfait achèvement.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Se faire accompagner de bons experts, ne pas se précipiter, prendre le temps de faire les choses dans l’ordre pour avoir un projet solide et incontestable techniquement et acceptable par tous. Les premières études datent de 2016 et nous terminons le chantier en 2026…
Profitez d’une offre de financement des projets en faveur de l’environnement : gestion de l’eau, etc.
Le projet en détails
Dates clés
2016
2019
2021
novembre 2025 - mars 2026
Chiffres clés
27
8
1 270
À retenir
Une réaction quasi-immédiate des remontées de niveau
Des suivis de nappe, de la végétation et des gaz à effets de serre existent sur ce site avant-travaux
Cela prend du temps de négocier avec les propriétaires, et parfois, on doit modifier le projet si on a un obstacle foncier
Ressources
La tourbière du Frambourg reprend l’eau après des décennies d’assèchement
L'Est Républicain
Les partenaires de ce projet

Union Européenne

Agence de l'eau Rhône-Méditerranée-Corse

Région Bourgogne Franche Comté

Département du Doubs

Département du Jura

ADEME

Conservatoire d’Espaces Naturels de Franche-Comté

Commune de la Cluse-et-Mijoux
Les acteurs de la filière eau impliqués dans ce projet
En savoir plus sur EPAGE HDHL
intercommunalités
Données de contact
Les autres projets - Gestion des milieux aquatiques
Le marais de Tasdon, un nouvel écrin de nature (17)
Restauration de rivière (74) : zoom sur la consignation pour l’acquisition des parcelles
La tourbière de Frambourg (25), une réhabilitation pour réactiver les fonctions hydrologiques et climatiques
