Un ancien bras du Rhin remis en eau et au service de la biodiversité (68)
Parole de collectivité
Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place des projets de gestion de l'eau sur votre territoire, Aquagir part à la rencontre d’élus et de porteurs de projets qui sont passés à l’action
Dans la réserve naturelle de la Petite Camargue Alsacienne, un ancien bras du Rhin a retrouvé l’eau et une partie de ses fonctionnalités écologiques grâce à un vaste projet de renaturation. Baptisé Petit Rhin, ce cours d’eau remodelé s’étend aujourd’hui sur près de 7 kilomètres au cœur d’espaces autrefois voués à la monoculture du maïs.
Porté dans le cadre du renouvellement de la concession hydroélectrique de Kembs, le projet a permis de recréer une mosaïque de milieux humides et terrestres favorable à de nombreuses espèces. Avec le temps, le site a aussi trouvé un nouvel équilibre grâce à des pratiques comme le semi-pâturage avec chevaux et vaches Highland.
Vue sur la Petite Camargue Alsacienne – Crédit photo : Petite Camargue Alsacienne
Il faut parfois lâcher prise : on donne une impulsion, puis il faut laisser la nature reprendre sa part.
L'interview
Comment le projet de renaturation d'un ancien bras du Rhin s’est-il imposé à l’agenda de la Petite Camargue Alsacienne ?
C’est un très vieux projet, qui a mis plus de vingt ans à entrer dans sa phase opérationnelle. L’élément déclencheur, c’est le renouvellement de la concession hydroélectrique du barrage de Kembs. Dans ce cadre, un certain nombre d’aménagements environnementaux ont été demandés par l’État, et le pétitionnaire, EDF, s’est saisi du dossier à partir de 2006. De notre côté, cela faisait déjà partie des réflexions anciennes autour du territoire rhénan et de la réserve, mais c’est vraiment à ce moment-là que le projet a pris une dimension plus concrète.
Ce qui est important à comprendre, c’est que nous étions sur des terrains qui avaient longtemps été consacrés à l’agriculture intensive, notamment à la monoculture du maïs. L’enjeu n’était donc pas seulement de remettre de l’eau dans un ancien bras du Rhin : il s’agissait aussi de redonner une fonctionnalité écologique à tout un secteur, de recréer des milieux alluviaux, humides et terrestres, et de reconnecter des dynamiques naturelles qui avaient été interrompues depuis longtemps.
Le projet du Petit Rhin s’est donc imposé progressivement, à la croisée de plusieurs besoins : une obligation et une opportunité créées par le renouvellement de la concession, un portage ancien des acteurs du territoire en faveur des milieux rhénans, et une volonté forte de restaurer des habitats naturels dans un espace où ils avaient largement disparu. Pour nous, cela faisait sens à l’échelle de la réserve, mais aussi à celle du Rhin alsacien, parce que ces projets participent à une reconquête plus large de la biodiversité et des zones humides.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Je n’étais pas là au tout début du projet, donc je ne peux pas parler de toutes les inspirations initiales dans le détail. En revanche, ce que je peux dire, c’est que la remise en eau d’anciens bras du Rhin n’était pas une idée nouvelle sur le territoire. Dans l’histoire même de la réserve naturelle, dès sa création dans les années 1970, il y avait déjà eu des interventions de ce type. Un certain nombre de bras avaient été remis en eau ou reconnectés, justement pour permettre aux milieux rhénans et alluviaux de se maintenir.
Le projet du Petit Rhin s’inscrit donc dans une continuité. Ce n’était pas une opération sortie de nulle part, mais plutôt une nouvelle étape, menée à une autre échelle, dans une dynamique déjà ancienne de restauration écologique du Rhin alsacien. Par ailleurs, sur l’ensemble du cours du Rhin, de nombreuses initiatives avaient déjà été engagées par des collectivités, des associations de protection de la nature et des gestionnaires d’espaces naturels. Dans les années 2000, alors que les discussions autour du projet étaient déjà en cours, il y avait aussi toute la dynamique de Rhin vivant*, qui a contribué à remettre ces enjeux au premier plan.
Je dirais donc que notre principale source d’inspiration a été l’expérience accumulée sur le territoire rhénan lui-même. Il existait déjà une culture de la remise en eau, de la restauration de bras anciens, de la reconnexion des milieux. Ce projet a bénéficié de cet héritage, à la fois dans la manière de penser les objectifs écologiques et dans la conviction qu’un site anciennement artificialisé ou transformé pouvait redevenir un espace très riche si on lui redonnait les bonnes conditions.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
Sur un projet comme celui-ci, il faut d’abord maîtriser tout ce qui relève du fonctionnement des milieux alluviaux, de l’hydraulique, de la morphologie des cours d’eau et du génie écologique. Ce sont des sujets complexes, parce qu’on ne parle pas simplement de recreuser un chenal : il faut comprendre comment l’eau va circuler, comment les habitats vont se diversifier, comment les espèces vont recoloniser les lieux, et comment tout cela s’inscrit dans un paysage plus large. Dans notre cas, nous sommes intervenus comme gestionnaires de la réserve sur les travaux, le planning, le déroulement, la morphologie du projet et tous les aspects de génie écologique. La remodélisation du cours d’eau s’est notamment appuyée sur une étude topographique, ce qui a été essentiel pour redonner une cohérence au tracé et aux milieux associés.
Concernant l’adhésion des citoyens, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Ce n’était pas encore aussi à la mode qu’aujourd’hui de mettre en place de grands volets participatifs ou de co-construction. Nous étions plutôt dans les prémices de ces démarches. L’adhésion s’est faite d’une autre manière, plus progressive et plus diffuse. Les gens avaient déjà l’habitude de venir se promener sur ce site, ils étaient curieux de voir ce qui s’y passait, et nous avons mené surtout des actions de sensibilisation et de prévention. Nous parlions des espèces que l’on pouvait y voir, de l’intérêt des milieux recréés, de la logique du projet.
En amont, les membres de notre association étaient bien sûr au courant, mais pour le grand public, c’est plutôt la presse qui a pris le relais. Il n’y a pas eu, à proprement parler, de grande consultation préalable ni de travail de coconstruction formalisé avec les habitants. Si le projet était relancé aujourd’hui, je pense qu’on développerait davantage ce volet participatif, parce qu’il fait désormais pleinement partie des attentes et des bonnes pratiques. Mais à l’époque, l’enjeu principal était surtout d’expliquer, de montrer, et d’embarquer les gens au fil du temps à travers la découverte concrète du site.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Oui, il y a eu un très gros travail d’étude en amont. Tout le dossier réglementaire a été instruit par EDF, avec une étude d’impact, une étude Natura 2000, ainsi qu’un dossier spécifique lié à l’intégration de l’opération dans le plan de gestion de la réserve naturelle. Toutes les démarches réglementaires ont été traitées avec les administrations compétentes.
C’était un chantier extrêmement lourd sur ce plan. Le chargé de mission d’EDF avait, de manière assez imagée mais très parlante, quasiment une pile d’un mètre de haut de dossiers réglementaires dans son bureau.
Il y a également eu de l’archéologie préventive, ce qui montre bien à quel point on était sur un projet de grande ampleur.
Et surtout, il y a eu une énorme opération de déminage. Le site avait été largement bombardé pendant la Seconde Guerre mondiale, et environ 80 engins ou restes d’engins ont été retrouvés. C’est d’ailleurs aussi l’une des raisons pour lesquelles le projet a pris du retard. Ce sont des contraintes qui ne relèvent pas directement de l’écologie, mais qui conditionnent très concrètement la possibilité d’intervenir sur le terrain.
Sur la question du dimensionnement, il y a eu un vrai travail de conception en amont, fondé sur une étude topographique et sur une réflexion globale sur les milieux à recréer. L’objectif n’était pas seulement de restaurer un linéaire de cours d’eau, mais de reconstruire une mosaïque fonctionnelle à l’échelle du site, avec un bras principal, des bras secondaires, des annexes humides et tout un ensemble de milieux terrestres et amphibies. Le projet a ainsi permis de renaturer plus de 100 hectares sur l’île du Rhin selon les sources publiées, avec un cours d’eau long d’environ 7 kilomètres et des espaces périphériques restaurés sur environ 90 hectares autour de ce linéaire.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
EDF a financé la quasi-totalité du projet, dans le cadre des engagements liés au renouvellement de la concession hydroélectrique de Kembs. L’Agence de l’eau Rhin-Meuse a également été partenaire financier sur cette opération, à hauteur de 3,5 millions d’euros par le biais de subventions et de participation financière au programme de travaux.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
À un moment donné, la Fédération de pêche du Haut-Rhin a été impliquée. Plus largement, la gouvernance de la Petite Camargue Alsacienne intègre déjà de nombreux acteurs du territoire : les communes, la Région, le Département, ainsi que d’autres partenaires institutionnels et associatifs. Nous travaillons à une échelle de territoire, ce qui permet d’associer beaucoup de monde.
Les acteurs qui ont accompagné la préparation et la réalisation du projet sont notamment :
- EDF, comme porteur principal du projet et pilote du dossier réglementaire
- La Petite Camargue Alsacienne, en tant que gestionnaire de la réserve naturelle
- La Fédération de pêche du Haut-Rhin
- Les communes concernées
- La Région
- Le Département
- Les administrations de l’État, dans le cadre de l’instruction réglementaire
- Les acteurs de la gouvernance territoriale de la réserve
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Aujourd’hui, beaucoup d’acteurs mènent ce type de projet, donc on n’est plus dans quelque chose de totalement pionnier. Je pense par exemple à d’autres opérations menées sur des grands cours d’eau ou des confluences, comme sur le secteur Saône-Doubs. Si je devais donner un conseil à un élu aujourd’hui, je dirais d’abord qu’il faut penser très tôt au volet participatif. Si nous devions remettre en route un projet similaire dans le contexte actuel, nous associerions probablement davantage le public en amont, parce que les attentes ont évolué et que c’est devenu un levier important d’appropriation.
Ensuite, je dirais qu’il faut essayer de co-construire quelque chose avec et pour le territoire. Ce qui a fait la force du projet du Petit Rhin, c’est aussi qu’il a été porté collectivement, avec des acteurs très différents, qui n’avaient pas forcément au départ la même culture ni les mêmes priorités. EDF, par exemple, est d’abord un hydraulicien ; restaurer des milieux naturels n’est pas son cœur de métier. Pourtant, un vrai projet partagé a pu se construire, et il a compté pour beaucoup de gens qui l’ont suivi dans le temps.
Enfin, il faut accepter de lâcher prise. C’est sans doute le conseil le plus important sur le fond. Dans ce type de projet, on donne une impulsion, on crée des conditions, on accompagne, mais il ne faut pas s’arc-bouter sur un schéma totalement figé. Il y a une part d’évolution spontanée, de dynamique naturelle, presque de magie, qu’il faut savoir accueillir. C’est parfois difficile, surtout quand on a beaucoup travaillé sur la conception, mais c’est aussi ce qui fait la richesse de ces opérations de renaturation. Il faut laisser à la nature une capacité de réponse et d’invention.
* Le collectif du Plan Rhin vivant est constitué de la Préfecture Grand Est, de l’Office français de la biodiversité, de l’Agence de l’eau Rhin-Meuse et de la Région Grand Est.
Signé officiellement le 5 décembre 2019, il vise à soutenir une série de projets à l’ambition forte sur un territoire dont le Rhin constitue l’épine dorsale, souhaitant s’inscrire comme un outil de résilience territoriale face au changement climatique.