GESTION QUANTITATIVE DE LA RESSOURCE

Keyline Design : comment refaire circuler et stocker l’eau dans les paysages ?

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Inondations éclairs en hiver, sécheresses prolongées en été, tensions croissantes sur la ressource en eau : partout en France, les territoires sont confrontés à une intensification des déséquilibres hydrologiques. Ils oscillent désormais entre trop sec et trop d’eau, passant d’épisodes d’inondation à des périodes de sécheresse parfois sévères. Pourtant, la quantité totale d’eau tombant chaque […]

Keyline Design : comment refaire circuler et stocker l’eau dans les paysages ?

Contenu proposé par Aquagir

Piloté par la Banque des Territoires, le Programme aquagir a pour mission centrale d'aider les collectivités territoriales à prendre conscience des enjeux de l'eau, à accélérer leur passage à l'action et à prendre en main le sujet de l'eau sur leur territoire. Il vise à stimuler l’émergence, à accompagner et à financer les projets des collectivités liés à la gestion durable de l’eau.

Inondations éclairs en hiver, sécheresses prolongées en été, tensions croissantes sur la ressource en eau : partout en France, les territoires sont confrontés à une intensification des déséquilibres hydrologiques. Ils oscillent désormais entre trop sec et trop d’eau, passant d’épisodes d’inondation à des périodes de sécheresse parfois sévères. Pourtant, la quantité totale d’eau tombant chaque année sur nos villes et nos campagnes n’a pas nécessairement diminué. C’est avant tout sa répartition dans le temps qui évolue, avec des précipitations plus intenses, plus irrégulières et séparées par des périodes plus longues sans pluie.

En parallèle, l’aménagement du territoire a longtemps poursuivi un même objectif : évacuer l’eau le plus rapidement possible vers l’aval :  vers les égouts, la rivière, la mer ou l’océan. Recalibrage des rivières, drainage agricole, simplification des paysages, mise en place de canalisations et réseaux d’évacuation… Tout cela a permis de sécuriser et développer certaines activités et infrastructures. Cependant, cette logique d’accélération du cycle de l’eau a également engendré des effets indésirables : augmentation du ruissellement, érosion des sols, diminution de la recharge des nappes phréatiques, assèchement des milieux naturels et aggravation des inondations en aval.

Face à ce constat, une autre approche émerge progressivement : l'hydrologie régénérative (nouvelle fenêtre). Son principe est simple mais ambitieux : restaurer la capacité des paysages à gérer l'eau comme le ferait une éponge. Au lieu de considérer l’eau comme un problème à évacuer, cette approche la considère comme une ressource à retenir aussi longtemps que possible dans le paysage. Il s'agit de ralentir les écoulements, de les répartir dans le paysage, de favoriser l'infiltration, de recharger les sols et les nappes, de soutenir la végétation et de réactiver les cycles naturels de l'eau par l’évapotranspiration.

Focus sur les différentes solutions concrètes d’hydrologie régénérative mises en œuvre au sein des bassins versants et des territoires agricoles.

Le principe de l’hydrologie régénérative : ralentir, infiltrer, stocker et évapotranspirer

L’objectif de l’hydrologie régénérative est de favoriser la régénération des cycles de l’eau par l’aménagement du territoire en s’appuyant notamment sur le triptyque « Eau / Sol / Arbre » déjà abordé dans un précédent article (nouvelle fenêtre). Concrètement, cette approche repose sur quatre fonctions complémentaires, regroupées sous l’acronyme RISE :

  • R : Ralentir l’eau afin de limiter le ruissellement et l’érosion hydrique associée tout en favorisant sa répartition dans les paysages ;
  • I : Infiltrer l’eau dans les sols et dans les nappes souterraines ;
  • S : Stocker l’eau dans le paysage sous différentes formes ;
  • E : Évapotranspirer l’eau grâce à la végétation, contribuant ainsi à la régulation du climat local.

Cette approche s’inspire du fonctionnement naturel des écosystèmes. Dans une forêt mature ou une prairie en bonne santé, les pluies sont interceptées par la végétation, absorbées par des sols riches en matière organique puis relâchées progressivement vers les cours d’eau ou les nappes phréatiques. Les crues sont amorties et les réserves d’eau restent disponibles plus longtemps durant les périodes sèches.

Le sol : premier réservoir du territoire

Avant même de construire des retenues ou des bassins, l'hydrologie régénérative s'intéresse au plus grand réservoir disponible : le sol. En effet, un sol vivant agit comme une véritable éponge. Sa structure poreuse permet d’absorber les pluies et de les stocker temporairement. À l’inverse, un sol compacté ou dégradé devient presque imperméable. L’eau ruisselle alors en surface, emportant parfois les particules les plus fertiles en aval : c’est le phénomène d’érosion hydrique. On estime qu’en Europe près des deux tiers des sols agricoles sont dégradés (lien externe, nouvelle fenêtre) et qu’en France l’érosion hydrique s’élève à 1,5 tonne de terre perdue par hectare et par an.

L’hydrologie régénérative est donc étroitement liée à la santé des sols, elle-même étroitement dépendante de la couverture végétale. Les pratiques favorisant la matière organique, les couverts végétaux permanents ou la présence d’arbres ou de haies (agroforesterie, agroécologie) jouent donc un rôle essentiel dans cette approche.

Le Keyline Design : lire le relief pour mieux gérer l’eau

En plus des techniques de couverts végétaux, un outil complémentaire emblématique de l’hydrologie régénérative est le Keyline Design, méthode développée dans les années 1950 par l’ingénieur australien P. A. Yeoman et mise en œuvre aujourd’hui dans de nombreux pays et sous des climats variés.

Cette méthode repose sur une lecture fine de la topographie. Yeomans a observé que l’eau tend naturellement à se concentrer dans les vallons tandis que les crêtes s’assèchent plus rapidement. Le relief influence en effet fortement la circulation et le stockage de l’eau. Même lorsque la pente est infime, le chemin de l’eau en est impacté et cette dernière ruisselle et prend de la vitesse si rien ne la retient.

L’objectif du Keyline Design est de redistribuer cette eau de manière plus homogène dans le paysage grâce à des aménagements légers. Pour cela, la méthode s’appuie sur l’identification des points clés (keypoints) et des lignes clés (keylines) servant de référence pour l’aménagement du terrain.

Un point clé correspond à un point de rupture de pente où l’eau a naturellement tendance à s’accumuler lors des épisodes pluvieux. On y retrouve généralement une concentration de nutriments et de matière organique transportés depuis les parties hautes du bassin versant.

À partir de ce point est tracée une courbe de référence appelée keyline, perpendiculaire à la pente et suivant une courbe de niveau. Cette ligne est ensuite reproduite parallèlement vers l’amont selon un motif légèrement dévié, généralement compris entre 1 et 4 %. Ce schéma est appelé keyline pattern et s’apparente au schéma que suivent les cultures en terrasse traditionnellement mises en place dans les paysages à relief.

L’objectif des aménagements qui seront mis en place via ce motif est de forcer l’eau à, non pas dévaler la pente tout droit vers l’aval, mais à la faire suivre un cheminement en escalier, plus long et plus diffus. Au lieu que l’eau dévale, se concentre dans les points bas et érode les pentes, le keyline pattern la déconcentre, la répartit et l’étale sur les pentes.

Les principaux aménagements associés au Keyline Design

Sous solage et orientation des cultures

Le premier levier consiste à adapter les pratiques agricoles au motif Keyline. Premièrement le sens de culture doit se faire dans le sens de ce motif (donc perpendiculairement à la pente), là encore pour limiter le ruissellement. De plus une opération de sous-solage est réalisée afin de décompacter les sols sans les retourner. À l’aide de dents qui pénètrent profondément dans le sol, on crée un réseau de fissures très fines suivant le motif keyline. Lorsqu’il pleut, l’eau peut emprunter ces passages pour s’infiltrer en profondeur au lieu de ruisseler à la surface. Ces fissures sont également utilisées par les racines des cultures. Au fil du temps, les racines et la faune du sol entretiennent naturellement ces galeries naturelles et contribuent à améliorer durablement la fertilité du sol.

Les noues (ou baissières)

Afin de retenir encore plus d’eau, des noues - également appelées baissières - peuvent être aménagées le long des courbes de niveaux. Ces fossés peu profonds interceptent les écoulements de surface et permettent, là encore, de répartir l’eau de ruissellement et de la stocker en vue de son infiltration complète. Car contrairement à un bassin de stockage, leur vocation n’est pas de conserver l’eau durablement mais de lui laisser le temps de pénétrer dans le sol lors de phénomènes intenses. Leur nombre, leur espacement et leur profondeur dépendent de l’effet hydrologique recherché. La terre excavée pour leur construction est souvent utilisée pour former un talus sur le côté aval.

Les haies végétales

Ces talus abritent souvent des haies. Là encore, les haies offrent un obstacle au ruissellement de l’eau et favorisent l’infiltration de l’eau grâce à leur système racinaire. De plus, les haies ralentissent le vent, réduisent l'évaporation des sols et favorisent la biodiversité.

Fascines

Lorsque la plantation de haies n’est pas envisageable, des fascines peuvent être installées. Constituées de branches ou de bois mort assemblés sous forme de haies sèches, elles agissent comme des obstacles au ruissellement. Elles ralentissent les écoulements, favorisent le dépôt des sédiments et contribuent à limiter l’érosion.

Mares et retenues collinaires

Enfin le surplus d’eau n’ayant pas été infiltré en amont par les méthodes évoquées ci-dessus peut être stocké dans des mares et retenues collinaires placés aux points clés identifiés lors de l’analyse topographique. En plus de participer à l’écrêtement des crues, ces aménagements de type zones humides favorisent la biodiversité et peuvent constituer des réserves d’eau utiles pour certains usages agricoles, comme l’abreuvement du bétail.

Routes et chemins

Les routes et chemins jouent également un rôle important dans le fonctionnement hydrologique d’un territoire. Souvent imperméabilisés, ils deviennent des axes privilégiés de circulation de l’eau. Lorsque cela est possible, leur tracé ou leur conception peuvent être adaptés afin de s’intégrer au motif Keyline et contribuer à une meilleure répartition des écoulements.

Une stratégie territoriale plutôt qu'une somme d'ouvrages

L’hydrologie régénérative ne se résume pas à l’installation d’ouvrages techniques. Sa spécificité réside dans sa vision systémique du territoire, où relief, eau, sols, végétation et activités humaines interagissent en permanence.

Aucune solution ne fonctionne réellement de manière isolée. Une noue seule, une mare unique ou quelques fascines ne suffisent généralement pas à modifier durablement le fonctionnement hydrologique d’un bassin versant. Les résultats les plus significatifs apparaissent lorsque plusieurs leviers sont combinés dans une stratégie cohérente et adaptée au contexte local.

 

Ainsi, face aux défis du changement climatique, la gestion de l’eau ne peut plus se limiter à évacuer rapidement les excédents ou à rechercher de nouvelles ressources. L’hydrologie régénérative et la technique du Keyline Design proposent un changement de perspective : considérer chaque goutte de pluie comme une ressource à valoriser au plus près de son point de chute.

En ralentissant les écoulements, en favorisant l’infiltration, en restaurant des sols vivants et en renforçant la couverture végétale, cette approche contribue simultanément à la lutte contre l’érosion, à la résilience agricole, à la recharge des nappes et à l’adaptation des territoires au changement climatique.

Pour les élus et les agents territoriaux, l’enjeu est désormais moins de lutter contre l'eau que de redonner aux paysages leur capacité à fonctionner avec elle. Plutôt que de chercher à contrôler l’eau au moyen d’infrastructures toujours plus lourdes, l’hydrologie régénérative propose de s’appuyer sur les dynamiques naturelles. Une idée simple en apparence, mais qui pourrait bien constituer l’un des piliers des territoires résilients de demain.

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