GESTION QUANTITATIVE DE LA RESSOURCE

À Bellegarde-en-Diois (26), de l’eau, même en été !

Niveau d'expertise : intermédiaire

Posée sur des terres escarpées, confrontée l’été à des épisodes de sécheresse, Bellegarde-en-Diois a connu par le passé des « ruptures d’eau » : un réservoir vide et des robinets qui ne donnent pas d’eau.

À force d’un travail constant fait de mesures des consommations, réunions publiques, rénovation des réseaux, le maire, Pascal Baudin, a réussi à préserver la population de ces ruptures d’approvisionnement

Il y a 90 habitants, tout le monde se connaît, les gens ont échangé leurs techniques…

Pascal Baudin

L'interview

Comment le sujet de la sobriété en eau s’est-il imposé à l’agenda de la commune de Bellegarde-en-Diois ?

Il est arrivé certains étés que la commune soit en rupture d’eau. Le réservoir est vide. Il n’y a plus d’eau : vous ouvrez le robinet et rien ne coule. Dans ce cas, en plus, de l’air pénètre dans les tuyaux, et vient faire bouchon lors de la remise en eau. Lorsque le réservoir de nouveau se remplit, l’eau ne revient toujours pas dans certaines maisons. Il faut alors ouvrir les vannes et faire couler à gros débit pour chasser cet air et parfois on perd jusqu’à la moitié du réservoir ! Voilà la situation à laquelle il est arrivé que nous soyons confrontés l’été pour que toutes les habitations aient de l’eau au robinet, avant que nous nous attaquions à ce problème.

La configuration de la commune est particulière : nous avons un premier site, à 850 mètres d’altitude, qui est alimenté par une source dont le débit est largement suffisant. Là, nous avons 37 abonnés, pour une consommation annuelle de 2 100 m3. À 1 000 mètres d’altitude, toujours sur la commune, il y a le hameau de Montlahuc, qui compte 37 abonnés également, pour une consommation annuelle de 1 200 m3. La consommation, lissée sur l’année, est basse, mais il y a un pic en été, quand les gens viennent dans leur résidence secondaire, ce qui coïncide avec la période où la ressource est au plus bas !

La source de Montlahuc est déficitaire, et son débit peut considérablement baisser en quantité l’été. Il y a 25 ans, quand je suis devenu maire, la culture et les usages étaient différents. À l’époque, les gens arrosaient le jardin ! Et ils pouvaient facilement oublier de fermer le robinet la nuit. Le matin, le réservoir était vide, il n’y avait plus d’eau ! On attendait alors que ça se remplisse. Ça pouvait prendre trois à quatre jours.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

Je n’ai pas eu à proprement parler de source d’inspiration. Ma première réflexion a été de chercher à comprendre où va l’eau. Il fallait acquérir la connaissance et être en mesure de faire le calcul mathématique entre le volume d’eau stocké dans le réservoir et le volume distribué aux maisons : y a-t-il des fuites ? Pas de fuites ? Avant toute chose, il nous fallait pouvoir mesurer, c’est pourquoi nous avons installé des compteurs. Nous avons équipé tous les points : les maisons, l’école, la mairie, les fontaines, la station d’épuration.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?

La maîtrise d’ouvrage est un point très important. Ici, nous n’avons pas eu recours à des prestataires en maîtrise d’ouvrage, car, dans ma vie professionnelle, j’ai pu acquérir ces compétences. En revanche, il est bon de disposer d’un outil d’aide à la réflexion et à la décision, suite aux constats. L’élaboration du schéma directeur sur la commune permet aujourd’hui de répondre à ce besoin. Le temps d’action d’une commune est assez long, entre la phase de réflexion et l’obtention du financement, il peut se passer cinq à six ans, ce qui peut être un handicap ou un temps de réflexion permettant de faire « mûrir » le projet.

Enfin, le suivi a été facilité car les travaux ont été échelonnés, nous avions du temps pour suivre chaque phase.

Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?

Nous avons publié les consommations des gens, sans mettre les noms, nous avons affiché ces relevés sur les panneaux de la ville. Les habitants en ont discuté entre eux. Les propriétaires des résidences secondaires se sont aperçus que les habitudes de consommation d’eau qu’ils ont en ville ne sont pas reproductibles ici. Les gens qui vivent ici à l’année avaient naturellement conscience de la rareté de l’eau, et ont des comportements de sobriété. Aussi, je fais toujours une réunion publique en août. Une année, j’ai exposé les choix que nous avions. J’ai dit aux habitants : « c’est très simple, soit nous faisons de gros et coûteux travaux, soit nous faisons attention à notre consommation. » Tous ces dispositifs d’alerte et de mesure ont été très bien reçus par la population. Ceux qui arrosaient le jardin ont trouvé d’autres solutions. Il y a 90 habitants, tout le monde se connaît, les gens ont échangé leurs techniques, mis en place le paillage dans le jardin… À l’école, le nombre de litres consommés s’affiche. Les élèves font des relevés sur leur propre consommation, ils font même des concours pour se laver les mains en utilisant le moins d’eau possible !

Et depuis que nous avons mis tout cela en place, nous n’avons plus jamais connu ces situations de rupture de l’approvisionnement en eau.

Il y a eu une prise de conscience sur la question de l’eau, de manière générale, et tous ces efforts ont été faits avec bon cœur.

Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ?

Non, ça n’était pas nécessaire.

Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

Nous avons les mêmes niveaux de consommation qu’en 1982, or la population a augmenté. [77 habitants en 1982, 96 en 2023 sans compter les résidents secondaires]. Les usages aujourd’hui sont différents. On dit qu’il faut compter en moyenne 140 litres d’eau par jour et par personne. À Bellegarde, certains peuvent descendre à 60, 70 litres par jour et par personne. Les habitants permanents le font sans problème. Les habitants des résidences secondaires ont pris le pli eux aussi. Certains repartent même avec leur linge sale, pour ne pas dépenser l’eau ici. C’est plus compliqué avec les occupants des gîtes, qui, eux, n’ont pas cette culture de la sobriété vis-à-vis de l’eau et se comportent comme si nous étions en situation d’abondance. Le changement d’habitudes et de comportement des gens est un combat de longue haleine.

Ici, les gens ont réellement la culture des économies d’eau. On voit la différence avec les communes qui disposent d’une eau en abondance, comme sur les versants du Vercors par exemple. Nous sommes plus au sud, et par exemple, de longue date, nous fermons les fontaines en été.

Maintenant, il y a un nouveau problème avec ce changement dans les usages : quand les gens réellement économisent l’eau, il nous manque des revenus ! Moins de mètres cubes consommés, c’est une facture plus petite, et donc des rentrées d’argent plus modestes. Il faut alors faire payer plus cher le mètre cube d’eau ! Tout cela s’accompagne nécessairement d’un gros travail d’explication.

Nous avons mis en place un grand nombre d’actions de sensibilisation, avec la communauté de communes du Diois ou encore avec le syndicat de rivière de la Drôme. Nous avons par exemple réalisé une carte interactive, avec des témoignages sur l’eau, ces outils sont diffusés dans les collèges et les écoles.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

La réfection du réseau et les travaux pour les stations d’épuration représentent un montant de 1,8 million d’euros. Nous avons opté pour un financement étalé sur trente ans.

Nous avons obtenu des contributions à hauteur de 80 % du montant total, de la part de trois financeurs : la Dotation d’équipement des territoires ruraux, le département, et l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse.

Nous ne voulions pas nous endetter, nous avons donc eu recours très modérément à l’emprunt. Nous avons contracté deux emprunts de 60 000 euros, et le reste provient des fonds propres de la commune. Le tarif de l’eau vient couvrir les annuités d’emprunt.

Enfin, il faut prendre en compte le fait que beaucoup de choses sont faites de manière bénévole.

Dans les années 1980, les gens ne payaient pas très cher pour le service de l’eau. Petit à petit, on en vient à faire payer l’eau à un tarif correct, mais encore à l’heure actuelle, l’eau n’est pas assez chère pour que l’eau paie l’eau, et que l’assainissement paie l’assainissement. Pour la commune de Bellegarde, pour ce qui concerne le financement de l’eau par l’eau, on n’est pas trop mal. Par contre, pour l’assainissement, il nous reste à augmenter un peu le tarif au m3 pour couvrir les charges!

Pour l’épuration, nous avons réalisé un très gros travail durant les quinze dernières années. Cela nous paraît relever de la même logique de respect de la ressource. Nous prélevons de l’eau au milieu, le moins possible, et nous le restituons au milieu, dans la meilleure qualité possible.

Autrefois, une grande partie des eaux usées allait au ruisseau, une autre dans des fosses septiques, qui, à l’époque, n’étaient pas forcément aux normes. Nous avons maintenant deux stations d’épuration. Il n’y a plus de rejet incontrôlé, à tel point qu’aujourd’hui, 96 % du linéaire de la rivière Drôme est de qualité baignable. À Bellegarde-en-Diois, nous avons opté pour la phytoépuration, avec des roseaux. C’est la solution la mieux adaptée pour nous, d’autant que la commune n’a pas d’employé, c’est moi qui prends en charge l’entretien.

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

Depuis 2016, les élus de la communauté de communes du Diois se réunissent au sein de la commission intercommunale de l’eau, qui avait vocation à préparer le transfert de la compétence eau à l’interco. Cette obligation est aujourd’hui caduque, mais le service mutualisé qui offre des conseils et permet d’échanger de bonnes pratiques reste très utile. Dans nos communes du Diois, nous avons beaucoup de questions juridiques ou de réglementation à éclaircir. Nous sommes parfois face à un vide : il n’existe pas toujours un règlement de service qui précise les droits et les devoirs des communes, et ceux des abonnés.

La commune bénéficie aussi de l’appui des personnels du SATESE, service du Département pour l’assistance à l’exploitation de la station d’épuration. Ils représentent un recours en cas de problème technique.

Le projet en détails

Dates clés

  1. 1995

    Fraîchement élu maire de Bellegarde-en-Diois, Pascal Baudin décide de faire équiper chaque point d’eau d’un compteur

  2. Années 2000

    Rénovation d’une partie du réseau de distribution d’eau, qui datait des années 1950

  3. 2016

    Lles élus des communes de la communauté de communes du Diois se réunissent au sein de la commission intercommunale de l’eau

  4. 2025

    La commune reçoit le label « trois gouttes » la plus haute distinction de « Ville sobre », décerné par la préfecture de la Drôme

Chiffres clés

  • 70

    m3 d’eau par jour et par personne

  • 1,8

    million d’euros, le montant investi pour l’eau et l’assainissement à Bellegarde-en-Diois

  • 80

    %, la part pris en charge par des subventions

À retenir

  • Davantage de respect pour l’utilisation de l’eau. Les gens aujourd’hui sont sensibles à cette question : vous aurez du mal à trouver quelqu’un qui lave sa voiture au tuyau le dimanche matin

  • Mise en place d’un système vertueux, ce qui est utilisé dans la maison est rendu au milieu : les rejets de la station sont conformes à la législation

  • C’est un travail sans fin. Dès que vous satisfaites à la réglementation, elle évolue et il vous faut monter une marche supplémentaire

Les partenaires du projet

  • DETR

  • Département de la Drôme

  • Agence de l'eau Rhône Méditerranée Corse

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