Les Côtes d’Armor (22) anticipent les difficultés d’approvisionnement en eau potable en raison du dérèglement climatique
L’été 2022 a agi comme un électrochoc en Côtes d’Armor.
Avec la canicule, les acteurs de la distribution de l’eau potable et les élus ont pris conscience que le territoire approchait dangereusement de ses limites. « A quelques semaines près, nous aurions eu des ruptures dans l’approvisionnement en eau potable dans le sud du département », observe Yann Cauet, directeur du Syndicat Départemental d’Alimentation en Eau Potable des Côtes d’Armor, SDAEP 22.
Si le département est doté de trois barrages, conçus dans les années 1970, il n’était pas encore question de « dérèglement climatique » à l’époque. « Mais la géologie particulière du territoire et les étiages très prononcés en été ont nécessité la construction de barrages et d’infrastructures de pompage afin de stocker l’eau et de la distribuer », complète-t-il. Ces trois barrages complémentaires, sur le Blavet, sur le Gouët et sur l’Arguenon, assurent 56 % du gisement en eau potable.
Le SDAEP 22 en assure la gestion, l’interconnexion sur près de 300 km de réseau pour une distribution au sein des 375 000 compteurs d’eau abonnés, pour une population totale de 650 000 habitants.
La Carte des barrages et de l’interconnexion départementale des Côtes d’Armor - Crédits photo : Banque des Territoires
Après avoir tutoyé les limites de nos infrastructures de stockage d’eau, la sobriété hydrique est devenue un véritable impératif pour les Côtes d’Armor.
L'interview
Viser la sobriété hydrique et le maintien de la qualité de l’eau
« Les barrages sont des installations pensées au XXe siècle, avec beaucoup d’intelligence et d’anticipation. Mais aujourd’hui, les mentalités évoluent. Les besoins et les contraintes environnementales augmentent. Aussi, nous cherchons à agir sur les services liés à cet écosystème et la sobriété des usages », poursuit Yann Cauet. En effet, le SDAEP 22 n’entrevoit pas de projets de nouvelles infrastructures qui seraient trop coûteuses, mais plutôt de mettre en place des solutions visant la sobriété hydrique et le maintien de la qualité de l’eau. Le Plan Eau gouvernemental oblige déjà à réduire les consommations de 10 % à horizon 2030, par rapport aux consommations de 2019. Une trajectoire ambitieuse qui nécessite une réflexion collective.
« Le bon climat breton, c’est quand il pleut un peu tout le temps »
Pour cela, il faut comprendre que dans les Côtes d’Armor, département au nord de la Bretagne, réputée pluvieuse, il ne pleut plus suffisamment. Même après 45 jours de pluie durant l’hiver 2026, le début du printemps s’avère extrêmement sec. « Le bon climat breton, c’est quand il pleut un peu tout le temps, plusieurs fois par jour, avec une petite tempête à l’automne », souligne Yann Cauet. Mais avec l’évolution du dérèglement climatique, même ces régions jusqu’alors préservées se révèlent être en grand danger. « D’après les études réalisées, d’ici quelques dizaines d’années, Rennes devrait posséder le climat actuel de Toulouse », prévient-il.
« Maîtriser notre consommation et nos usages »
Par ailleurs, la distribution d’eau potable implique une conjonction de facteurs d’importance. En raison de l’évolution climatique, le respect des milieux aquatiques est mis à mal. « Des dérogations préfectorales régulières sont demandées par les producteurs d’eau pour continuer à prélever dans les eaux superficielles alors que les quotas sont atteints », souligne Yann Cauet. A cela s’ajoute une faible quantité d’eau souterraine, une faible pluviométrie en été, et des barrages dont les capacités de pompage ont approché leurs limites. « Nous pourrions construire un quatrième barrage ou dessaliniser l’eau, mais ces options sont écologiquement et financièrement inenvisageables », affirme Yann Cauet. Bénéficiant d’un réseau de qualité, avec un rendement de 86 %, supérieur à la moyenne nationale, les Côtes d’Armor n’ont pas d’importants problèmes de fuites à gérer. « Toutefois, il n’y a pas de raison qu’on se dispense d’essayer de réduire nos fuites d’encore 10 % supplémentaires. Par ailleurs, notre levier d’action repose désormais sur notre maîtrise de la consommation et de nos usages, qu’on soit usager domestique, industriel, touristique ou institutionnel. La demande d’effort est partagée », assure Yann Cauet.
Économiser 5,3 millions de m3 d’eau par an
Aussi, la mise en place d’un nouveau schéma directeur départemental d’alimentation en eau potable est devenue essentiel. « Le dernier datait de 2014. La situation a évolué, les mentalités aussi. Nous avons axé ce nouveau schéma sur la sobriété et les usages », ajoute le directeur du SDAEP 22. En effet, ce schéma vise un objectif précis : - 5,3 millions de m3 d’eau prélevés en 2030. Soit une économie d’eau de 13 % par rapport à 2025. « Depuis 2019, le département a connu une croissance démographique et économique, qui a continué d’intensifier nos prélèvements. Pourtant, nous devons poursuivre nos ambitions de réduction de la consommation », ajoute-t-il. L’effort de sobriété est indispensable et non négociable.
Réduire, recycler et réemployer
Cet objectif de sobriété, qui concerne l’ensemble des usagers – industries, collectivités, particuliers - repose sur trois leviers à actionner : réduction par l’économie des usages, le recyclage et la réutilisation de l’eau par épuration. « L’efficacité de ces 3R nécessite de différencier l’eau potable de celle qui n’a pas la nécessité d’être potable pour son usage », précise Yann Cauet. La stratégie départementale, coconstruite avec l’ensemble des acteurs, est ainsi déclinée en trois axes principaux : sobriété et efficacité hydrique ; préservation de la qualité de l’eau ; continuité de service et sécurisation de l’alimentation. Elle soulève 14 objectifs atteignables grâce à 34 actions concrètes parmi lesquelles le financement de programmes d’animations pour la sobriété et l’efficacité hydrique grand public, le diagnostic d’économie d’eau des collectivités, l’amélioration de la performance des usines de traitement, le financement de la rénovation profonde ou de la reconstruction de stations très dégradées de production d’eau souterraines ou superficielles, le financement de nouveaux réservoirs de stockage d’eau traitée... « L’eau est la clé de voûte des politiques publiques en matière de développement urbain et économique. Tout est interdépendant de la gestion de l’eau », souligne Yann Cauet.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda du Syndicat Départemental d’Alimentation en Eau Potable des Côtes d’Armor ?
La situation qui a découlé de la sécheresse de 2022 a éveillé les consciences sur les limites des infrastructures d’eau potable dans les Côtes d’Armor. A la fin de l’été, les élus ont compris qu’il était temps de remettre le sujet sur la table et d’envisager de nouvelles actions à long terme. Concrètement, nous avons essayé de quantifier les déficits d’eau et la durée d’arrêt d’un certain nombre d’usines par manque d’eau. Une usine qui n’a pas d’eau brute à pomper ne peut pas fonctionner. L’eau ne se fabrique pas, c’est un cadeau offert par la nature. Aussi, nous avons réuni autour de ce projet l’ensemble des acteurs concernés afin de coconstruire un schéma directeur. Notre précédent schéma datait de 2014 et les prévisions de consommation d’eau pour 2030 étaient dépassées depuis 2020 !
Il faut se figurer qu’en 2022, il a fait 40° en juillet à Saint-Brieuc, et qu’en juin 2025, le mercure est monté à 38°. A ces températures-là, toute activité extérieure devient invivable. De plus, nos maisons construites en toitures d’ardoises conservent la chaleur la nuit.
Par ailleurs, nous sommes soumis à la pression agricole : l’utilisation des phytosanitaires qui sécurisent le rendement des cultures impacte significativement la qualité des eaux y compris à proximité des captages d’eau souterraine. Or, nos petites usines ne savent pas traiter cette eau dégradée, à moins d’investir dans des solutions extrêmement coûteuses qui ne sont pas envisageables dans certains territoires ruraux. Cela pourrait conduire à la fermeture de ces stations et de ne pas bénéficier de cette eau potable pour servir une partie de la population. Maintenir un modèle agricole productiviste engendre des conséquences importantes sur la qualité de l’eau. Or, l’alimentation en eau potable est indissociable, sinon un préalable, à la souveraineté alimentaire.
L’ambition forte dans le département est également de protéger drastiquement les ressources souterraines. A ce titre, nous discutons avec la Chambre d’Agriculture afin de sanctuariser les aires d’alimentation de captage permettant de préserver la qualité de l’eau.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Notre première source d’inspiration repose sur l’ensemble des travaux nationaux autour de l’adaptation au changement climatique. Nous avons lu tout un foisonnement de publications scientifiques autour de l’évolution climatique, dont Explore 2, étude de référence nationale sur les futurs de l’hydrologie. Cette étude fait partie du projet TRACC du gouvernement, développé par des universitaires et scientifiques : la Trajectoire de réchauffement de référence pour l'adaptation au changement climatique. Cette dernière nous a permis de plonger dans une quinzaine de scénarii possibles, qui proposent une vingtaine de modèles. L’ensemble de ces données, une fois croisées, offre une vision assez dramatique. Nous avons choisi de prendre un scénario assez pessimiste sur la disponibilité de l’eau, basé sur une augmentation de la température de 4° à horizon 2100. Trajectoire que l’on suit, voire que l’on dépasse dès maintenant.
Ensuite, au niveau local, on a la chance d’avoir l’Assemblée bretonne de l’eau, portée par la Région Bretagne, qui propose périodiquement des sessions autour de la qualité de l’eau, de la sobriété. Puis, une troisième instance est celle du Haut Conseil breton pour le climat, qui produit des notes sur l’évolution climatique.
Nous avons ainsi fait la synthèse de l’ensemble de ces sources, en nous appropriant également la situation auprès des élus.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
L’ensemble du schéma directeur a été piloté en interne, par le SDAEP22, sous le contrôle d’Edouard Blanchet, chef de projet. Il est ensuite allé chercher des compétences en interne et en externe en créant des passerelles avec d’autres collègues pour un projet qui soit transversal mettant autour de la table tous les acteurs de l’eau. Son équipe était très polyvalente.
Quand on est ingénieur, on n’est pas formé aux sciences humaines et à la sociologie, or mener un tel projet nécessite aussi des capacités d’écoute et de compréhension de chacun et d’équipe.
La première année a été consacrée à réaliser une photographie de la situation actuelle et de prévoir le futur si rien n’est fait. Un futur inquiétant, pour autant la peur ne suffit pas à convaincre.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
La co-construction de ce schéma directeur départemental s’est financé sur fonds propres à hauteur de 50 %.
L’Agence de l’Eau a pris en charge 50 % de l’étude.
Sinon, l’ensemble des acteurs impliqués ont été bénévoles.
Pour autant, le nouveau schéma devrait aboutir au financement de 60 millions d’euros de projets dans les dix ans, soit 6 millions d’euros par an : 4 millions d’euros d’investissement et 2 millions d’euros de participation à des subventions. C’est un effet de levier important pour nos 33 collectivités adhérentes (6 EPCI, 16 syndicats et 11 communes).
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Ce dont je suis le plus heureux dans ce projet, c’est notre capacité à avoir pu nous ouvrir à de nouvelles compétences, d’avoir réalisé un projet transversal mettant autour de la table tous les acteurs de l’eau :
- les collègues des services d’eau et d’assainissement locaux
- les référents du Grand Cycle de l’Eau
- les huit animateurs du SAGE (Schéma d'Aménagement et de Gestion des Eaux) qui représente le parlement de l’eau à l’échelle de la Loire-Bretagne
- les membres de la CCI
- la Chambre d'Agriculture
- les associations environnementales
- la DDTM
- l’ARS
- l’Agence de l’Eau
Les comités de pilotages étaient très ouverts, avec une cinquantaine de personnes investies. Ce schéma est véritablement collectif, chacun a pu faire valoir ses idées et ses observations concrètes des milieux.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
La rédaction d’un schéma directeur départemental de l’alimentation en eau potable est dépendante de l’organisation d’un territoire. Pour un élu, il s’agit d’avoir ses convictions chevillées au corps. Dans ce genre de projet, il y a plus de vents contraires que de vents portants.