Premiers pas vers une économie circulaire des eaux usées traitées dans la Communauté d’agglomération de Béthune-Bruay, Artois-Lys Romane (62)
Parole de collectivité
Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place des projets de gestion de l'eau sur votre territoire, Aquagir part à la rencontre d’élus et de porteurs de projets qui sont passés à l’action
La Communauté d’agglomération de Béthune-Bruay engage une profonde réflexion autour d’une économie circulaire de l’eau fondée sur la réutilisation des eaux usées traitées (REUT).
Inspirée par l’adaptation au changement climatique, elle identifie les besoins, notamment industriels et agricoles, et teste des solutions concrètes, comme à Béthune avec la mise en place d’un container de récupération des eaux usées traitées au cœur de la station d’épuration.
Malgré un cadre réglementaire contraignant et des enjeux économiques importants, le projet progresse grâce à une mobilisation collective. Il repose sur une approche pragmatique et des études de long terme, afin d’anticiper l’évolution des règles et accélérer sa mise en œuvre future.
Le site industriel d’APERAM (1,5 million de m3 d’eau consommé chaque année) est partie prenante au projet .
L’ancienne gare d'eau de Béthune offre un espace nature de 4,5 ha proche du centre ville. La ville est drainée par 8 cours d’eau dont La Lawe, affluent de la Lys et sous-affluent de l’Escaut. - Crédits photo : Banque des Territoires
L’eau rejetée par les stations d’épuration, même si elle alimente les cours d’eau, est au cœur de nos réflexions.
L'interview
Comment le sujet de la réutilisation des eaux usées traitées s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
C’est le contexte national autour de la préservation de la ressource eau qui a enclenché nos réflexions. Chaque année, l’actualité dans les régions les plus sensibles, arc méditerranéen, Occitanie, mais aussi à l’échelle européenne, Espagne, Portugal, nous place face à la réalité des faits : l’eau vient à manquer et elle manquera dans les prochaines années. La pression est de plus en plus forte sur les eaux brutes souterraines. Il est nécessaire d’intégrer dès aujourd’hui ce principe pour économiser dès à présent l’eau dédiée aux consommations domestique, industrielle et agricole. L’idée est de créer une véritable économie de l’eau, autour de nouvelles pratiques.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
L’exécutif actuel de la communauté d’agglomération est engagé sur un projet de territoire qui cherche à s’adapter aux changements climatiques. Sur le terrain, les principes de l’économie circulaire et de la réutilisation des ressources est un fil conducteur. C’est dans cette logique, que nous étudions les différentes options qui s’offrent à nous, pour préserver dès que possible l’eau potable. Très naturellement, l’eau rejetée par les stations d’épuration, même si elle alimente les cours d’eau, est au cœur de nos réflexions. L’opportunité de valoriser cette eau traitée est stratégique, notamment d’un point de vue industriel. Nos industries consomment de grandes quantités d’eau pompée dans le milieu naturel. Il est nécessaire d’imaginer de nouvelles options pour les alimenter.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
En 2023, nous avons lancé une étude macroéconomique pour identifier les grands consommateurs de la ressource eau, les gisements et la qualité des eaux issues des stations d’épuration. Les industriels, le monde agricole sont en première ligne. Cette étude a permis de réfléchir à un nouveau modèle économique à imaginer autour des eaux traitées. Un prototype a d’ailleurs été développé concrètement pour le site industriel APERAM d’Isbergues (1,5 million de m3 d’eau consommé chaque année).
Pour ce site, l’étude indique que 500 000 m3 d’eau pourrait être directement alimentés par la station d’épuration voisine. 1/3 du volume et des besoins, c’est une base solide.
En parallèle, nos études préparatoires ont permis de concrétiser un premier projet à Béthune. Nous avons implanté sur le site de la station d’épuration un procédé de récupération de plusieurs dizaines de m3 d’eau traitée chaque semaine. Cette eau récupérée permet d’alimenter les services municipaux.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou co-construit avec eux ?
La grande limite, c’est le contexte réglementaire qui évolue très lentement. Nous avions bon espoir de voir ce cadre s’élargir, afin de nous donner plus d’options lors de la rentrée parlementaire 2025, mais ça n’est pas encore le cas. Les eaux usées traitées classées A (de très bonne qualité), voient une très forte limitation de leurs usages. S'il est possible de les utiliser pour arroser les espaces verts, pour nettoyer les espaces publics et faire de l’hydrocurage, il est nécessaire de sanctuariser le matériel qui entre en contact avec ces eaux. Cette politique de prévention est compréhensible mais assez contraignante sur le terrain. Au niveau macro, les enjeux sont économiques. Quelles infrastructures pour relier les industriels aux eaux usées traitées ? À quel prix et avec quelle viabilité économique ? Tout est à écrire.
Suite aux études, il a été convenu d’enclencher concrètement une action sur le terrain. La mise en place du système de récupération des eaux usées traitées sur le site de la station d’épuration de Béthune est une première étape. C’est un petit pas, un engagement vis-à-vis des citoyens, en attendant que le contexte réglementaire s’assouplisse.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles sont les aides sollicitées/obtenues ?
La centaine de milliers d’euros nécessaires à la mise en place de ce système de collecte des eaux usées traitées a été financée dans le cadre de notre contrat de délégation de service public.
Quels sont les autres acteurs qui ont accompagné la collectivité dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Aujourd’hui, la phase d’études et de réflexion autour des nouvelles solutions techniques et économiques mobilise de nombreux acteurs publics et privés. Les services de l’État, les industriels, le monde agricole, les techniciens, notre délégataire de service public, chacun prend part à la réflexion et aux futures mises en œuvre.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Il faut adopter une approche pragmatique et être patient. Il est essentiel d’analyser les contextes locaux et d’instaurer un dialogue avec les acteurs économiques, industriels ou agricoles. Cette collaboration permet de mieux comprendre leurs contraintes et de partir de leurs besoins réels. Il faut ensuite confronter ces réalités de terrain aux données concrètes, notamment les capacités et les limites des solutions envisagées, comme l’utilisation des eaux usées traitées. Ce type de projet repose avant tout sur un important travail d’études, souvent sur le long terme. Ces analyses permettent d’anticiper et de préparer efficacement la mise en œuvre future, en étant prêt à agir dès que les conditions réglementaires deviennent favorables. Il est donc crucial de garder une vision à long terme et de ne pas se laisser freiner par un cadre réglementaire contraignant pour enclencher de premières actions.
En résumé, il faut prendre le temps de bien préparer le projet, rester lucide face aux obstacles et commencer dès maintenant. Le travail réalisé en amont, sur plusieurs années, constituera un atout décisif pour accélérer la concrétisation du projet lorsque la réglementation évoluera.