GESTION QUANTITATIVE DE LA RESSOURCE

Réutilisation des eaux usées pour l’irrigation de vergers sur l’île de Porquerolles (83) : un exemple précurseur en contexte insulaire

Parole de collectivité

Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place des projets de gestion de l'eau sur votre territoire, Aquagir part à la rencontre d’élus et de porteurs de projets qui sont passés à l’action

L’île de Porquerolles est un joyau de la Méditerranée, au large de la presqu’ile de Giens à Hyères dans le Var. Ile la plus connue des Iles d’Or, elle offre une grande richesse écologique liée à ses milieux très diversifiés alternant plages, monts boisés et plaines agricoles. Le village, situé au fond d’une petite rade, accueille 350 habitants permanents et jusqu’à 10 000 visiteurs par jour en période estivale. Le tourisme est la principale activité économique, suivie par l’agriculture avec 178 hectares entièrement en Agriculture Biologique comprenant 63 ha de vergers, 90 ha de vignes et 5 ha de maraichage, dont certaines parcelles en agroforesterie.

Ecosystème remarquable mais fragile, il est protégé depuis 1963 par la création du parc national de Port-Cros, principal gestionnaire de l’île, reconnu comme premier parc terrestre et marin d’Europe.

Le maintien des activités agricoles et la protection des ressources et des milieux terrestres et aquatiques sont stratégiques pour lutter contre le risque incendie, garantir l’approvisionnement en eau des habitants et visiteurs et limiter les pollutions induites par la fréquentation touristique sur la mosaïque de milieux et paysages, constituant l’identité porquerollaise.

Le contexte insulaire singulier incite à un fonctionnement en circuit fermé pour répondre aux besoins en eau, en produits agricoles et alimentaires.

Fabienne Tanchaud

L'interview

Comment ce projet s’est-il imposé à l’agenda du Parc national de Port-Cros ?

L’île de Porquerolles est soumise à un climat méditerranéen chaud et sec en été, là où la fréquentation touristique bat son plein. Il était donc crucial d’équilibrer la demande en eau avec la ressource disponible. Et cette ressource mobilisable est limitée. Les nappes phréatiques insulaires sont déconnectées du continent et alimentées uniquement par les précipitations locales. Un déficit pluviométrique ou une sollicitation excessive des forages locaux risque de provoquer une intrusion d’eau salée et une dégradation irréversible des eaux douces utilisées pour la consommation locale.

L’approvisionnement en eau de l’île était devenu critique dans les années 70. Les restrictions imposées par la Préfecture du Var dans les années 90 n’ont pas suffit à contraindre les usages croissants en eau potable. En 2004 le déficit de pluie était tel que la commune de Hyères a dû amener de l’eau du continent avec un bateau-citerne pour la saison touristique. Jusqu’en 2024, où l’aqueduc marin, SEALINE, a été mis en service par la Métropole Toulon Provence Méditerranée, mais reste soumis à des volumes limités par arrêté préfectoral.

Ce contexte insulaire et la rareté de cette ressource a encouragé les acteurs de l’île, dès les années 80 à rechercher des solutions de réutilisation des eaux usées pour répondre aux usages de l’île. Notamment agricoles, dans les vergers conservatoires présents à proximité de la station d’épuration.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

L’expérience sur l’île de Porquerolles est ancienne car la problématique de la rareté de l’eau existe depuis longtemps. A l’époque, les contraintes locales ont été les lignes directrices du projet, pionnier en France.

Jusqu’au début des années 70 l’eau usée était rejetée en mer au niveau du port après un traitement primaire.

La ville d’Hyères a mis en service en 1975 une station d’épuration de 4500 équivalents-habitants, afin de réduire la pollution croissante déversée en été. Les eaux usées étaient alors évacuées après traitement vers la mer par une conduite enterrée. Mais cette solution, même si elle représentait à l’époque un progrès considérable, n’était pas totalement satisfaisante pour assurer la qualité des milieux aquatiques et des eaux de baignade.

La réutilisation des eaux traitées a donc été pensée dès 1980 pour éviter le rejet en mer et répondre aux besoins du Conservatoire Botanique National Méditerranéen (CBNM) créé en 1979 par le Ministère de l’Environnement.

Chargé de gérer les collections de flore sauvage et variétés fruitières et horticoles de Méditerranée, il faisait face à des besoins croissants en eau pour l’irrigation de ses vergers conservatoires (figuiers, muriers), en particulier en période estivale, où la tension sur la ressource était déjà maximale.

Or le pic de production d’eau usée en saison touristique correspond avec la période critique de chaleur pour les vergers. La station garantissait donc une ressource de proximité, abondante et de qualité suffisante pour l’irrigation agricole. Il était donc évident qu’il fallait relier les deux enjeux pour définir un système de réutilisation des eaux usées, à destination d’un usage agricole.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?

Depuis 1975, les eaux usées sont traitées par la station d’épuration du village gérée initialement par la Ville d’Hyères-les-Palmiers puis par la Métropole Toulon Provence Méditerranée (avec délégation de service public à un opérateur privé).

Le système de lagunage implanté en sortie de STEP est sous maitrise d’ouvrage du parc national de Port-Cros, avec l’appui de la ville d’Hyères-les-Palmiers depuis 2007 et la signature d’une convention pour mieux définir les modalités de gestion du système de lagunage.

Cette situation de gestion d’une installation de REUT par un parc national est unique en France et est encadrée par arrêté préfectoral du 4 Février 2022.

Après le transfert de la compétence « assainissement » à la Métropole Toulon Provence Méditerranée, la convention a été modifiée en 2024 afin de préciser les missions respectives de chaque acteur : la métropole gère le traitement des eaux usées jusqu’en sortie de station et le parc national le système des lagunes.

La gestion des lagunes comprend :

  • Le curage et faucardage périodique des bassins,
  • Le contrôle raisonné de l’enherbement pour maintenir une alternance de milieux ouverts et de zones plus denses favorisant la diversité écologique,
  • La limitation de la prolifération des végétaux (notamment lentilles d’eau avec acquisition d’un aspirateur à lentilles en 2023),
  • La maintenance des installations techniques (filtres à sable)
  • Le suivi sanitaire (analyses réglementaires de l’eau par prélèvement au point d’usage et suivi de la qualité des boues),
  • La protection de l’avifaune sur le site et le développement d’activités pédagogiques (observation des oiseaux et panneaux d’information).

 

Gérer la REUT pour les vergers nécessite de nombreuses connaissances (écologie des milieux aquatiques, chimie des eaux, technique hydraulique) qui se traduit par un besoin d’accompagnement du parc national par des experts et des formations des agents sur le sujet.

En matière d’association des publics, les parcelles agricoles sont devenues le support d’un chantier d’insertion porté par l’association COPAINS depuis 2014 (CO-llections PA-trimoine INS-ertion) qui est chargée de l’entretien des parcelles irriguées, du réseau d’irrigation et de la mise en exploitation des vergers.

Les productions agricoles sont ensuite transformées et vendues sur l’île pour assurer une partie du financement des ateliers d’insertion. Et ils rencontrent un franc succès auprès des touristes.

Enfin, chaque année, le parc national et ses partenaires organisent des actions de sensibilisation des habitants, usagers du port, visiteurs et acteurs économiques à la rareté de l’eau sur l’île, pour encourager les pratiques plus vertueuses et réduire les consommations d’eau potable.

Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

Le système hydraulique dédié à la réutilisation a été conçu en 1979 par la Société du Canal de Provence et consiste en un lagunage naturel d’une superficie d’un hectare, alimenté gravitairement depuis la station d’épuration par une conduite enterrée débouchant sur trois bassins de lagunage implantés en série, dimensionnés sur la base d’un ratio de 3 m²/EH et d’un temps de séjour de 30 jours environ. Ce procédé naturel assure une réduction de la concentration en azote et phosphore et la désinfection bactérienne par les rayons UV. L’eau est ensuite pompée et filtrée dans des filtres à sables avant distribution sur le réseau d’irrigation en goutte-à-goutte des vergers de collections.

Le retour d’expériences que nous avons nous permet d’observer qu’il ne faut pas négliger le volume d’eau évaporée annuellement. Il est estimé à 1240 mm (soit 12 400 m3 pour une surface de 10 000 m² de surface) dont la majorité entre mai et septembre.

Le stockage représente aujourd’hui 6 800 m3 sur les 3 bassins. La consommation d’eaux usées traitées réutilisées va jusqu’à 10 000 m3 par saison d’irrigation pour 17 ha de vergers, eau qui est ainsi non prélevée dans les nappes.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

Au sujet de l’investissement initial en 1979, c’est la Commune d’Hyères qui a pris en charge la mise en place des bassins et équipements dédiés à la REUT, dans la continuité de leur compétence en matière d’assainissement urbain.

Les investissements pour la maintenance et le complément des équipements sont supportés par le Parc national. Il faut compter entre 30 000 € et 50 000 € par opération de curage (tous les quatre à sept ans), et environ 30 000 € par opération occasionnelle de renouvellement des filtres à sable, dégradés par les eaux corrosives. Les analyses de suivi de la qualité de l’eau représentent un budget annuel compris entre 8 700 € et 14 250 €.

Entre 2007 et 2012 le parc national a également confié la conception d’aménagements paysagers à un architecte-paysagiste. Les investissements, d’un montant de 170 000 €, ont permis de mettre en place des refuges pour l’avifaune, des balcons pour les promeneurs et des observatoires ornithologiques pour les naturalistes. Ces lagunes sont devenues un support de visite pédagogique pour découvrir toutes leurs richesses écologiques.

Un circuit de visite appelé « le circuit de l’eau » permet de sensibiliser les visiteurs à cette problématique de la ressource en contexte insulaire. Les éco-guides du parc proposent également des visites guidées pour le public notamment scolaire sur le fonctionnement des nappes phréatiques, le mécanisme d’infiltration ou encore les éco-gestes pour un usage sobre de l’eau.

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

Au-delà de nos partenaires historiques (Ville d’Hyères-les-Palmiers, Métropole Toulon Provence Méditerranée et Société du Canal de Provence), le parc national a fait appel à des prestataires spécialisés pour faire un bilan détaillé des sols après 40 ans de REUT effective. Les analyses n’ont pas montré d’effet notable sur les teneurs en sel ou matière organique. Aucune répercussion sur la santé du personnel n’a été relevée.

Concernant l’eau traitée, elle fait l’objet d’une surveillance régulière par un laboratoire externe (habilité COFRAC) pour l’analyse des paramètres physico-chimiques et bactériologiques.

Le chantier d’insertion COPAINS a lui été initié en 2014 avec l’Association de Sauvegarde des Forêts Varoises, qui met à disposition deux encadrants pour douze employés, dans le cadre d’une concession de service public signée fin 2021 pour 5 ans.

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Ce projet, à l’origine guidé par des contingences techniques, s’est développé au fur et à mesure des années, en incluant d’autres dimensions (écologiques, pédagogiques) et permet aujourd’hui de disposer d’une expérience aboutie, qui fonctionne sur un modèle multi-acteurs et une volonté forte des acteurs publics (Préfecture, Métropole, Ville de Hyères, parc national) de ne pas augmenter les consommations d’eau potable, même avec l’arrivée récente de l’aqueduc marin (Sealine).

Tous ces efforts conjugués ont montré qu’il est possible de réussir un projet de ce type, en s’assurant impérativement de coupler différentes expertises pour une gestion fine du système de REUT et de valoriser ce type de projet pour en faire un support pédagogique auprès des usagers.

La réduction des consommations passe par l’apprentissage et la connaissance des enjeux par les visiteurs et usagers. C’est un point essentiel et complémentaire dans le projet technique. C’est à ce prix que les territoires insulaires pourront demain préserver leurs équilibres fragiles.

Le projet en détails

Dates clés

  1. 1980

    Mise en service de l’unité de valorisation des eaux usées par lagunage et irrigation des vergers

  2. 2007 - 2012

    Etude paysagère et réalisation des aménagements pour la valorisation pédagogique du système de lagunage

  3. 2009

    Transfert de la compétence « assainissement » de la Ville d’Hyères à la Métropole Toulon Provence Méditerranée

  4. 2014

    Lancement du projet d’insertion dédié à la valorisation des vergers (projet COPAINS)

Chiffres clés

  • 17

    ha irrigués en 2024

  • 10 000

    m3 réutilisés par saison d’irrigation des vergers

  • 1,9

    tonne de matières en suspension de rejets évités par an

À retenir

  • Mobilisation d’une ressource alternative en eau en situation insulaire en circuit fermé grâce à un procédé naturel adapté aux usages agricoles

  • Limitation des prélèvements sur la nappe, réservés en priorité pour l’alimentation en eau potable

  • Développement d’une activité de conservation du patrimoine naturel (gestion des milieux naturels associés aux lagunes, préservation de l’avifaune et activité pédagogique)

Les partenaires du projet

  • Ville d’Hyères-les-Palmiers

  • Métropole Toulon Provence Méditerranée

  • Société du Canal de Provence

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