Restaurer la tête de bassin versant et rouvrir un cours d’eau chargé en nitrates et pesticides dans L'Aulne (29)
Même si le territoire du bassin de l’Aulne n’est pas le plus impacté par la présence de nitrates dans les cours d’eau, il n’en est pas non plus épargné. Les flux de nitrates conduisent en particulier à des phénomènes d’eutrophisation en rade de Brest, à l’aval du bassin. Aussi, l’Établissement Public d'Aménagement et de Gestion du bassin versant de l’Aulne (EPAGA) a choisi d’améliorer la qualité de l’eau dans les zones les plus dégradées. Fer de lance de son projet, le réaménagement de l’un des ruisseaux les plus chargés en nitrates et pesticides du bassin versant.
Pour réduire les transferts de polluants depuis les parcelles agricoles voisines et permettre une meilleure autoépuration de l’eau par le milieu naturel, le cours d’eau, qui était busé, a été remis à ciel ouvert. Son lit a été redessiné, avec des méandres pour optimiser la filtration, et avec une zone humide en guise de tampon avec les parcelles cultivées voisines. Ce réaménagement, opération vitrine, a été mené en concertation avec l’agriculteur concerné et a associé des scolaires.
Vue panoramique sur le bassin versant - Crédit photo : Banque des Territoires
Je crois que c’est la première fois en Finistère qu’un ruisseau, busé, situé dans une parcelle agricole est remis à ciel ouvert !
L'interview
Comment ce projet s’est-il imposé à l’agenda de l'Établissement Public d'Aménagement et de Gestion du bassin versant de l’Aulne ?
Sylvestre Boichard : Le point de départ, c’est la qualité de l’eau des affluents via les suivis réalisés. Globalement, sur le territoire, la qualité de l’eau est bonne, avec 20 mg de nitrates par litre d’eau et même des zones où la teneur passe sous les 10 mg. Mais, les cours d’eau s’enrichissent en nitrates au fur et à mesure qu’ils arrivent dans la plaine, avant d’aller se déverser dans la rade de Brest et d’affecter la pêche et les activités conchylicoles. Aussi, en 2021, l’EPAGA a commencé à regarder de près la qualité de l’eau des affluents dans cette zone aval, en menant un diagnostic. Les têtes de bassin versant, se sont révélées abîmées. Comme elles sont très nombreuses, nous nous sommes appuyés sur une étude SIG agrégant des données cartographiques. Elle a permis de prioriser les secteurs à risque, pour lesquels nous avons mené des études hydromorphologiques (cours d’eau enterré ou ouvert, talus présents ou détruits…) et des analyses des taux de nitrates. Trois sites sont ressortis prioritaires car plus pollués que les autres. Nous avons retenu celui de Kergoniou pour la première intervention car le propriétaire y était favorable et le timing semblait bon.
Les travaux, validés par les services de l’État, ont débuté en 2024. Nous avons décapé la terre qui s’était accumulée au-dessus de la zone humide, creusé des méandres, aménagé des talus et retiré la buse dans laquelle s’écoulait le ruisseau.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Sylvestre Boichard : Rouvrir un cours d’eau est très technique. En particulier il faut veiller à ce qu’il ne s’assèche pas et, à l’inverse, n’inonde pas les parcelles en période de fortes précipitations. Cela demande de la réflexion et de bien dimensionner l’aménagement.
François Le Guern : Pour cela, nous avons été conseillés et formés par l’Office français de la biodiversité (OFB) via l’association des techniciens de bassins versants bretons (ATBVB) et par le Forum des marais atlantiques, spécialiste des zones humides. Des techniciennes du Forum des marais atlantiques sont venus voir sur site. Ce sont d’ailleurs elles qui nous ont alertés sur la nécessité de décaper le terrain afin de retrouver les sols de la zone humide.
Sylvestre Boichard : Nous sommes allés voir des chantiers qui ressemblaient à notre projet, par exemple des cours d’eau recréés là où ils avaient disparu. Nous nous sommes inspirés également, pour l’approche avec les agriculteurs, des démarches menées sur le bassin de la Vilaine (35) avec des binômes animateur agricole et animateur Gestion des milieux aquatiques.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
Sylvestre Boichard : Il est nécessaire de prévoir un temps de réflexion. Ce projet nous a demandé trois ans. Il faut se former aux techniques de restauration de ces milieux très particuliers et considérer le temps de l’acceptation sociale puisque nous n’avons pas la maîtrise du foncier. Pour notre projet, nous avons essuyé des oppositions lorsque les travaux ont débuté. Ils étaient perçus comme une remise en cause des pratiques agricoles vis-à-vis de la qualité de l’eau. D’autres craignaient que la portion remaniée devienne une zone en friche au fil des années. Prendre le temps, en amont, d’expliquer le pourquoi des travaux et ce qu’on va faire, est important.
François Le Guern : Nous avons accueilli des scolaires sur le site pour montrer. C’était d’ailleurs un volet du programme Breizh Biodiv. Nous avons expliqué. Et l’agriculteur concerné, favorable à la réouverture du cours d’eau sur sa parcelle, a pu expliquer sa démarche également. Les tensions ont fini par s’apaiser car nous avons su adapter le projet.
Il faut bien dimensionner c’est capital et, puisque ces aménagements sont soumis à règlementation, bien travailler son argumentaire technique pour défendre le dossier tout en étant sensible aux craintes des habitants.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Sylvestre Boichard : Nous avons réalisé une étude hydromorphologique c’est-à-dire étudié la forme que devrait prendre le cours d’eau et sa zone humide. Le calcul de l’emprise du projet est très essentiel et doit intervenir en amont car cette zone ne pourra plus être cultivée. C’est une donnée très importante pour obtenir l’adhésion du propriétaire à la démarche.
François Le Guern : Comme à chaque fois que nous menons des travaux chez un particulier, nous établissons une convention entre l’EPAGA et le propriétaire qui liste nos engagements et les siens. Cela dit, nos aménagements sont protégés par la loi, puisqu’il s’agit de cours d’eau et de zones humides référencés. Si demain le propriétaire ou un nouveau propriétaire souhaite enfermer à nouveau le cours d’eau dans une buse, il devra obtenir une autorisation de l’État.
En ce qui concerne le dimensionnement, la tête de bassin fait 2 000 mètres. Nous n’avons restauré que 90 mètres avec ce projet. Ce n’est pas assez, on le sait bien. Le réaménagement ne va réduire les nitrates que de 1 ou 2 mg. Mais il s’agit d’initier la dynamique pour convaincre les autres propriétaires autour de se lancer eux aussi. Et nous débutons, cette année, des travaux plus ambitieux, sur 1,2 km de cours d’eau, qui devraient nous permettre de montrer des résultats plus éloquents. Il faut néanmoins souvent attendre cinq ans pour que le réaménagement devienne pleinement fonctionnel et que les premiers effets soient visibles car les dynamiques naturelles mettent du temps à se mettre en place.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Sylvestre Boichard : Le coût global du projet est de 29 000 € avec 13 000 € de prestation pour les travaux et 16 000 € pour le temps de travail passé par François et moi. N’étant pas dans un territoire prioritaire, nous n’avons pas pu bénéficier d’aides de l’Agence de l’Eau Loire Bretagne.
Néanmoins, le projet a été soutenu par la fondation Breizh Biodiv (60 %) et le département du Finistère (20 %) et l’EPAGA n’a participé qu’à hauteur de 20 %.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
François Le Guern : Nous avons été accompagnés par l’OFB et le Forum des marais atlantiques.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
François Le Guern : Nous leur conseillons de mener une large concertation, approfondie, sur leur territoire, avec les acteurs locaux. Et de rester motivés, face aux oppositions, pour négocier et faire aboutir au mieux le projet.
Sylvestre Boichard : Nous leur recommandons de ne pas se précipiter. Pour qu’un tel projet se réalise bien, trois à quatre années ce n’est pas choquant. Ce sont des projets qui changent foncièrement une zone donc qui ne doivent pas être brutaux pour ne pas entraîner des levées de boucliers !