Aménagement de la Nartuby dans la traversée urbaine de Draguignan et Trans-en-Provence (83)
Parole de collectivité
Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place des projets de gestion de l'eau sur votre territoire, Aquagir part à la rencontre d’élus et de porteurs de projets qui sont passés à l’action
Les 14 et 15 juin 2010, des précipitations exceptionnelles (400 mm en 2 jours) s’abattent sur l’intérieur varois en faisant déborder la Nartuby provoquant des inondations catastrophiques et un lourd bilan humain (27 morts et disparus). Dans les centres-villes de Draguignan et Trans-en-Provence, la Nartuby déborde sur des zones urbaines dont la zone commerciale du Plan provoquant des dégâts considérables. Cette crue bi-centennale (d’un débit de 500 m3/s) provoque un traumatisme local et des attentes considérables en matière de réaménagement pour éviter que ce type d’évènement ne se reproduise.
L’Etat et le Conseil Départemental du Var mettent en œuvre un Programme d’Actions de Prévention des Inondations (PAPI) d’intention dès 2010 et œuvrent à la création du Syndicat Mixte de l’Argens en 2014. Celui-ci rassemble 8 EPCI du département du Var et opère sur 600 km de cours d’eau du bassin versant de l’Argens. Avec des services dédiés à l’étude stratégique de la réduction de la vulnérabilité, la conception et réalisation des travaux d’aménagement des cours d’eau, la gestion et l’entretien de la ressource, il anime les 79 actions du PAPI.
Maître d’œuvre délégué de Draguignan Provence Verdon agglomération, le Syndicat Mixte de l’Argens a porté le projet de réaménagement de la traversée urbaine de Draguignan et Trans-en-Provence pour un budget de 36,6 M€ HT entre 2018 et 2026.
Élargissement et restauration du lit et reprise d'ouvrage d'art sur le parking du centre commercial Carrefour - Zone du Plan - Crédits photo : SMA
C’est un projet de grande envergure, très complexe, qui a dû être mené en prenant toutes les précautions nécessaires.
L'interview
Comment ce projet s’est-il imposé à l’agenda du Syndicat Mixte de l’Argens ?
La crue historique de 2010 a traumatisé la population locale et les pouvoirs publics se sont engagés à mener les actions nécessaires pour limiter les conséquences sur le territoire de tels évènements climatiques. Mais le contexte urbain, hérité de plusieurs décennies d’aménagements « au coup par coup », ponctionnant l’espace nécessaire au bon fonctionnement hydraulique de la rivière, a rendu le projet très complexe.
Il fallait garantir une augmentation de capacité de la Nartuby (pour gérer au moins une crue trentennale), en restaurant le rôle écologique de la rivière. Il a fallu sensibiliser, négocier et convaincre nombre d’acteurs aux profils diversifiés pour trouver un consensus large.
Tout le monde était convaincu du bien-fondé du projet, mais dans la réalité, les enjeux parfois contradictoires et les complexités techniques, ont poussé les acteurs à innover.
Et au regard du montant des travaux et de l’enjeu humain, il fallait que le résultat soit efficace, à la hauteur des attentes locales. Le projet a également bénéficié d’un soutien fort des élus et des services de l’Etat.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
De nombreux exemples de renaturation de rivières en France ont été des sources d’inspiration pour concevoir le projet. La restauration morphologique et hydraulique a été combinée à une renaturation écologique et paysagère comme cela se fait maintenant beaucoup. Mais il a fallu adapter des expériences vues ailleurs au régime intermittent de la Nartuby et au climat méditerranéen, qui imposent des espèces végétales résistantes à la sécheresse et robustes en cas d’inondations violentes, qui plus est dans un contexte de changement climatique
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
Nous avons retenu une équipe de maitrise d’œuvre complète, de la conception à la réalisation des travaux, pour n’avoir qu’un seul groupement comme interlocuteur. Le mandataire est INGEROP appuyé par GEOS (barrage), HYDRETUDES (restauration hydromorphologique) et ECOMED (génie écologique). Les travaux sont réalisés par phase et ont mobilisé les entreprises de BTP suivantes :
BOUYGUES TPRF, COLAS, FOREZIENNE, EIFFAGE GC, ID VERDE, VALERIAN, ATP ENVIRONNEMENT, RBTP, GAGNERAUD ainsi que de nombreux sous-traitants et entreprises locales. Ces compétences étaient indispensables car nous intervenons sur un milieu vivant et il s’agit de ne pas répéter les erreurs du passé.
Les études ont permis de définir les principaux travaux à réaliser, alliant des solutions fondées sur la nature mais également plus minérales lorsque nécessaires :
- Effacement de seuils, reprises de ponts, création d’un barrage écrêteur de crue en aval pour limiter l’écoulement des eaux sur les communes du Muy et de la Motte ;
- Travaux de génie écologique : mise en œuvre de caissons végétalisés – fascines sur berges – matelas inclinés de gabions, ensemencement hydraulique et complément par des plantations de sujets pour accélérer la reprise végétale ;
- Déplacement de 150 000 m3 de matériaux pour remodeler le lit de la rivière, dont 70 000 m3 ont été réutilisés sur le chantier et 80 000 m3 envoyés en carrière sur un principe de double fret (envoi de matériaux excavés et retour avec les approvisionnements pour les enrochements).
Nous avons également bénéficié au démarrage du projet d’un partenariat de 6 mois avec des étudiants de l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles pour élaborer un diagnostic paysager et définir des préconisations.
Etant donné le statut privé de la Nartuby, nous avons mené une très grosse campagne de concertation, avec des réunions publiques et de quartier, mais aussi avec des rendez-vous individuels, sur des propriétés où les enjeux étaient forts ou les propriétaires difficiles à convaincre.
Il a parfois fallu amputer un jardin, redessiner une voie d’accès, reprendre des clôtures ou des bâtiments pour arriver à réaliser les travaux prévus. Nous avons négocié à l’amiable dans la quasi-totalité des cas avec les propriétaires pour signer des conventions de travaux et d’aménagement.
En parallèle, nous avons pu compter sur les pouvoirs publics et le travail conjoint avec les services de la Préfecture et la DDTM pour lancer les procédures foncières de Déclarations d’Utilité Publique, de Servitude d’Utilité Publique et de Sur-inondation.
Les enjeux humains et financiers étant nombreux, la concertation s’est poursuivie en phase travaux pour maintenir les usages, par exemple lors de la reprise d’un pont, d’un carrefour ou d’un accès pour ne pas pénaliser les activités en place, comme la zone commerciale du Plan.
Ces travaux avaient pour objectif de restaurer les fonctionnalités écologiques, mais il a fallu dans certains cas modifier des berges de manière conséquente, avec parfois des impacts malheureusement non évitables pour quelques espèces protégées qui ont donné lieu à des mesures de compensations environnementales.
La création du barrage en aval a également impacté des zones agricoles, qui servent aujourd’hui de zones d’expansion des crues. Ces parcelles sont grevées d’une servitude d’utilité publique autorisant la sur-inondation. Sur ces deux aspects, écologiques et agricoles, nous avons trouvé des zones et mesures de compensation (gîtes pour oiseaux et chauve-souris, réouverture de milieux, protection d’arbres, gestion des déchets, restauration ponctuelle de berges dégradées, gestion des espèces exotiques envahissantes), en accord avec les agriculteurs touchés et les services de l’Etat pour le volet écologique.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Le projet a débuté en 2018 par des études de conception dans le cadre d’un marché de maitrise d’œuvre unique agréé digues et barrages, allant de la conception à la réception des travaux.
En parallèle les études réglementaires ont été menées pour respecter les procédures (dossier Loi Sur l’Eau, dossier CNPN - Conseil National de Protection de la Nature-, dossier de DUP sur toutes les emprises foncières concernées par des ouvrages (ponts/barrage), inscription d’une SUP de sur-inondation dans le secteur du barrage et SUP sur toutes les parcelles privées concernées par des travaux de restauration des berges).
Un marché public principal a été lancé pour la réalisation des aménagements sur le linéaire de la rivière, la reprise des ouvrages d’art et la création du barrage en aval.
Trois marchés secondaires ont été lancé pour des travaux nécessitant des compétences spécifiques (dévoiement des réseaux, reprise de 2 ponts et aménagements écologiques en amont de la Nartuby).
Nous avons été accompagnés par un cabinet d’avocats spécialisés dans les marchés publics pour définir le montage et pour la relecture de nos pièces.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
- 36,6 M€ HT comprenant les études, l’acquisition du foncier et les travaux
- Financeurs :
o Dracénie Provence Verdon agglomération 65%
o Etat dont FPRNM (Fonds Barnier) et Fonds Vert 23%
o Agence de l’Eau Rhône Méditerranée 7%
o Région Sud 5%
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Nous avons travaillé de concert avec les services de l’Etat (Préfecture, DDTM, DREAL, OFB) dans le cadre des procédure réglementaires et des arrêtés préfectoraux.
Nous sommes également appuyés par l’expertise technique du CEREMA sur le volet Ouvrages d’Art.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Le volet concertation est dense, long mais nécessaire pour l’acceptation du projet et son appropriation. C’est une étape incontournable, qui doit être pensée dès l’amont.
La formalisation d'un Espace de Bon Fonctionnement (EBF), au droit des linéaires non traités par le programme d'aménagement, a été bénéfique pour échanger et se projeter sur l'ensemble de la Nartuby.
Il faut également prendre du recul parfois sur les approches théoriques toutes faites, appliquées sur un territoire qui « réagit » dans la réalité parfois un peu différemment des modèles théoriques.
Le recours à des techniques de génie écologique impose un suivi rigoureux de la reprise des végétaux, pour s’assurer de la fonctionnalité effective des aménagements. Notre marché de travaux comprend une garantie de reprise sur 5 ans contre 2 ans habituellement sur des marchés classiques.
La problématique de sécheresse liée au climat méditerranéen nous a également imposé un choix de végétaux spécifiques de la flore locale plutôt que des espèces classiques de milieux humides.