En Isère (38), le SYMBHI associe prévention des inondations et développement de la biodiversité
Réalisé par le Syndicat mixte des bassins hydrauliques de l’Isère (SYMBHI) pour protéger la plaine de Vizille face aux risques de crues, « Romanche Séchilienne » est un parfait exemple de projet intégré.
Il comprend un volet hydraulique pour repenser les aménagements de prévention contre les inondations, un aspect environnemental pour restaurer les milieux naturels associés à la rivière et un volet paysager et de loisirs, pour que les riverains se réapproprient la rivière Romanche.
Dix ans après la fin du projet, les résultats des suivis écologiques et hydrauliques prouvent l’efficacité des solutions fondées sur la nature pour la protection contre les inondations.
Le projet Romanche Séchilienne répond à divers enjeux : la protection face aux risques de crues, la restauration écologique des milieux naturels associés à la rivière, fortement dégradés par l’industrialisation hydroélectrique du XIXe siècle et l’urbanisation croissante de la métropole grenobloise, l’intégration paysagère et le développement des loisirs sur les berges. Crédits photo : Claire Morel
Nos suivis hydro-morphologiques et environnementaux montrent la réussite de ce projet.
L'interview
Comment ce projet s’est-il imposé à l’agenda du Syndicat mixte des bassins hydrauliques de l’Isère ?
Mathieu Grenier : À la suite de la création du SYMBHI, en 2004, les équipes ont constaté que les systèmes d’endiguement pour protéger la plaine de Vizille des crues de la Romanche étaient très vieillissants. Or ce fond de vallée étroit et densément peuplé doit être protégé des risques d’inondations, qui pourraient concerner 20 000 personnes en crue centennale. Par ailleurs, en amont, le risque d’éboulement des ruines de Séchilienne serait un facteur aggravant lors des crues, puisque les glissements de terrain pourraient créer une retenue d’eau générant un sur-débit. À l’époque, les scénarios autour de ce risque d’éboulement prévoyaient des inondations dévastatrices. Depuis, le risque a largement été requalifié à la baisse ! Ainsi, suite à la réalisation d’un modèle physique réduit (maquette) et des modélisations hydrauliques, le débit de crue centennale de la Romanche a été évalué à 550 m3/s et le sur-débit lié à l’éboulement à 50 m3/s. À partir de ces évaluations, le renforcement des systèmes d’endiguement s’est imposé. Il s’agissait également de protéger nos zones de captage d’eau potable de Jouchy et Pré-Grivel contre des crues entraînant des risques de pollution. Ces zones de captage fournissent en effet 50 % de l’eau potable de l’agglomération grenobloise.
Rapidement, les équipes du SYMBHI ont décidé de profiter de ces travaux pour développer une approche intégrée répondant non seulement à des enjeux de protection contre les inondations, mais aussi à des enjeux environnementaux et paysagers. D’abord, les connexions biologiques, essentielles à la biodiversité, étaient interrompues par des aménagements, comme des seuils. Et puis, les digues, fermées par la végétation, empêchaient l’accès à la Romanche pour les riverains. Les équipes et les élus du SYMBHI ont donc décidé de mener un ambitieux projet avec une triple approche : hydraulique, environnementale et paysagère, avec une dimension loisirs.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Mathieu Grenier : Nous allons paraître chauvins mais l’exemple en matière de projet intégré reste le projet Isère Amont , réalisé par le SYMBHI à partir de 2004 ! Basé sur la protection contre les inondations de l’lsère entre Pontcharra et Grenoble, ce projet a intégré dès le départ des enjeux écologiques et d’aménagements de loisirs. Une vision très innovante de la protection contre les inondations pour l’époque ! L’approche hydraulique a également pour partie inspiré le projet Romanche Séchilienne. Le principe n’était plus de contenir la rivière mais plutôt de lui redonner de la place là où cela était possible en reconnectant des bras morts. Dans la vallée, les systèmes d’endiguement ont été confortés et mis en œuvre avec également, quand les zones s’y prêtaient (pas d’impact fort sur les biens et les personnes), des déversoirs de sécurité derrière les digues, pour maîtriser les débordements en cas de crue supérieure au niveau de protection des ouvrages.
Morgane Buisson : Effectivement Isère Amont nous a largement inspirés, notamment en amont. Le risque majeur d’éboulement des ruines de Séchilienne ayant entraîné, sur l’Île Falcon, les expropriations puis les destructions des maisons et la déviation de la route, ce vaste espace autour de la rivière était libre. Ainsi, les travaux ont consisté à recréer un lit en tresses au niveau de l’Île Falcon, pour permettre à la Romanche de s’étaler pleinement en amont, de déposer les matériaux transportés en crue, et donc limiter, en aval, les risques d’inondation et le risque d’embâcle (obstruction du lit).
Parallèlement, des aménagements ont été mis en œuvre afin de restaurer des milieux favorables à la biodiversité. Ils visent notamment à recréer des bancs de graviers nus, caractéristiques des rivières de montagne, aujourd’hui en nette régression. Ces habitats spécifiques accueillent des espèces rares et patrimoniales, étroitement dépendantes de ces surfaces minérales ouvertes. Des dispositifs tels que les passes à poissons permettent également de rétablir les continuités écologiques entre la rivière principale et les affluents. L’ensemble de la démarche s’inscrit dans une logique de solutions fondées sur la nature, inspirée d’opérations menées en Isère amont, et intègre des aménagements paysagers conçus en concertation avec les riverains.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
Morgane Buisson : Évidemment, les compétences hydrauliques sont essentielles pour la protection contre les inondations, mais elles sont à corréler avec les compétences environnementales. Ainsi, en intégrant des solutions fondées sur la nature, nous permettons à la fois de limiter les risques d’inondations tout en recréant des milieux propices au développement de la biodiversité. L’exemple de l’Île Falcon est parlant : en réhabilitant de l’espace de mobilité pour la rivière tout en prenant en compte les espèces protégées, nous favorisons les dépôts de matériaux en amont tout en recréant des milieux propices au développement du castor. Aujourd’hui, le castor règle nos problèmes en jouant un rôle d’architecte de la zone ! De la même façon, nous avons végétalisé les pieds de digues pour favoriser le déplacement de la faune terrestre.
Mathieu Grenier : La concertation fait également partie des compétences à maîtriser. Nous avons associé toutes les parties prenantes dès la phase de conception et durant toutes les étapes du projet. Nous avons utilisé de nombreux outils de communication - magazines, panneaux d’information chantier, site Internet, photos, vidéos, publications - et de concertation : ateliers de concertation, réunions publiques. Pour un projet d’une telle ampleur, sur 12 km de cours d’eau et 9 communes, il est essentiel de travailler avec tout le monde, afin de prendre en compte toutes les contraintes et tous les points de vue, durant les différentes étapes du projet. Pendant les travaux, nous avons tenu compte des problématiques des riverains pour limiter l’impact du chantier et, lors de la conception, nous avons pensé les aménagements avec eux. Coconstruire avec les citoyens nous a aidés à obtenir leur adhésion mais aussi à trouver de nouvelles idées pour enrichir le projet. Par exemple, très rapidement, les usagers nous ont fait remonter des attentes en matière de mobilité douce.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Mathieu Grenier : D’abord, le projet visait à répondre aux risques de la crue centennale de la Romanche, accentués par le risque d’éboulement des ruines de Séchilienne, c’est-à-dire un débit de 600 m3/s. C’est le point de départ. Je n’étais pas là à l’origine du projet mais on a appliqué la même méthode que dans la plupart de nos gros projets : on propose plusieurs scénarios d’ambition contrastée dans le schéma d’aménagement : un très interventionniste, un très peu interventionniste et un intermédiaire. Il s’agit ensuite d’arbitrer en fonction des différentes contraintes : budgétaires, évidemment, mais aussi d’aménagements. Par exemple, le projet a évité toute expropriation de bâti : près des propriétés, les systèmes d’endiguement ont été adaptés pour ne pas gêner les riverains.
Pour le reste, sur le plan du dimensionnement des ouvrages hydrauliques, après le travail en amont sur l’Île Falcon, le projet en aval consistait principalement à conforter les digues, tout en les végétalisant, à supprimer un seuil, à réaliser un arasement des bancs les plus volumineux, à sécuriser les piliers d’un pont en installant un rideau de palplanches, et à concevoir une passe à poissons fonctionnelle.
Morgane Buisson : Le projet a permis de restaurer l’espace de liberté de la Romanche sur trois sites en amont du système d’endiguement de Vizille. Les crues de 2023 et 2024 ont validé l’efficacité du dispositif sur ces secteurs, qui ont largement contribué à la gestion des inondations et à la régulation sédimentaire grâce aux mécanismes de dépôt des sédiments et de piégeage des arbres. La dynamique latérale initiée par le projet a permis de recréer des habitats spécifiques et typiques des rivières alpines, classés “habitats d’intérêts communautaires”. Les bras régénérés sont actifs et se maintiennent ouverts.
Nous avons réalisé un suivi pour mesurer les résultats. Le bilan de ces aménagements est très bon, dix ans après. Côté environnemental, les aménagements ont permis de recréer des habitats spécifiques et typiques des rivières alpines, propices au développement d’espèces comme la truite Fario, les chauves-souris, des oiseaux comme le Petit Gravelot, la Bergeronnette ou encore le castor. Au niveau de la flore, le bilan est également bon, puisque les plantes protégées transplantées se sont développées et que les espèces exotiques envahissantes sont maîtrisées.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Mathieu Grenier : Ce projet intégré a bénéficié de nombreuses sources de financement, pour un budget global initial de 28 millions d’euros, avec une participation de l’État à hauteur de 9,72 millions d’euros, de la Région Auvergne-Rhône-Alpes de 6,84 millions, et du fonds européen FEDER de 3,1 millions d’euros. L’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse nous a aidés à hauteur de 1,58 million d’euros pour les actions de valorisation environnementale, de communication et certains aménagements paysagers.
Une fois l’ensemble de ces subventions déduites, le reste à charge du SYMBHI, via le Département et les intercommunalités intéressées par le projet, devait s’élever à 6,94 millions d’euros. Il s’est finalement révélé un peu moindre, grâce aux économies réalisées lors de la phase travaux du projet, qui ont permis de réduire le coût total de l’opération à 25,5 millions d’euros !
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Mathieu Grenier : Ce projet a été mené par les équipes et les élus du SYMBHI, réunis au sein de son Comité Syndical, et il a bénéficié de nombreux partenariats.
Un comité consultatif rassemblant plus de 90 partenaires parmi les élus locaux, les associations en lien avec le projet (en particulier environnementales) et les administrations a été consulté à des étapes clés de l’avancement du projet, au moins une fois par an.
Un comité technique, regroupant les partenaires techniques du projet (ADIDR, administrations, DDT, services techniques, …) a été consulté lors de la présentation des rendus des documents de conception (schéma d’aménagement, avant-projet, projet) et sur des chantiers problématiques en phase travaux. Au niveau des données, le projet a également bénéficié des connaissances des différents maîtres d’ouvrages ou porteurs d’études antérieures comme EDF, l'association départementale Isère Drac Romanche (ADIDR), l’État, les communes, les associations environnementales etc.
Enfin, un comité technique spécifique de la plaine de l’Île Falcon a été animé entre l’État, la SAFER, EDF et les associations de protection de la nature, pour coordonner les actions environnementales.
Quels conseils donneriez-vous à une collectivité qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Mathieu Grenier : De mettre en place de solides dispositifs de concertation ! C’est la base d’un projet intégré. Dix ans après la fin des travaux, nous constatons l’apport des usagers et associations durant la phase de concertation. Lors des belles journées de week-end, les berges de la Romanche sont devenues un lieu de promenade privilégié où chacun trouve sa place : en vélo sur la piste, sur un kayak, à pied sur un petit cheminement secondaire au cœur de la nature, couché sur une banquette ou sur une terrasse en bois, pour admirer la faune.
Morgane Buisson : Les chantiers ont été conçus pour fonctionner selon une logique d’économie circulaire. L’objectif : limiter au maximum les transports et favoriser la réutilisation des matériaux sur place. Les déblais issus de la gestion sédimentaire du lit ont ainsi été réemployés pour reconstruire les digues, réduisant considérablement les besoins en matériaux extérieurs. Tout a été mis en œuvre pour rendre le chantier le plus autonome possible en ressources, avec une gestion optimisée des matériaux dans des circuits très courts.
Enfin, le principal conseil est d’adopter une approche véritablement intégrée, en considérant dès l’origine l’ensemble des enjeux liés au projet, qu’ils soient hydrauliques, écologiques ou paysagers. Il s’agit de dépasser la seule logique de compensation réglementaire pour intégrer pleinement ces dimensions dans la conception des aménagements. Un projet bien pensé permet ainsi de concilier réduction des risques naturels et restauration des écosystèmes. Dans un contexte d’intensification des aléas climatiques - crues, sécheresses, pluies extrêmes, fonte des glaciers -, cette approche apparaît nécessaire.