Repères de crues et réalité virtuelle : rendre le risque visible (13)
Face à la faible mémoire des événements sur le bassin de l’Arc, à l’est des Bouches-du-Rhône (13), Menelik a imaginé une double approche : des repères de crues physiques et des simulations en réalité virtuelle.
« Le risque d’inondation doit être compris, vu, partagé », explique Yacine Haddou, chargé de mission inondation.
Une démarche innovante pour ancrer durablement la culture du risque.
Repères de crues du bassin de l’Arc avant leur installation : les macarons indiquent la crue historique de 1935 et la crue centennale simulée. Un symbole de mémoire et de prévention du risque inondation. - Crédit photo : Kevin-Ouassel/Menelik
Le risque d’inondation doit être compris, vu, partagé.
L'interview
Comment le sujet des repères de crues s’est-il imposé ?
À la base, le projet sur les repères de crues figurait déjà dans le PAPI d’intention de l’Arc, mais il n’avait pas abouti. Quand Menelik a succédé au Saba, nous avons décidé de relancer cette idée et de l’étendre à l’ensemble du bassin versant. Les grandes crues que nous connaissons remontent à 1935, aux années 70 et plus récemment à 1993. En 2019, un événement a particulièrement touché le bassin versant de la Cadière. Depuis, le territoire n’a pas connu d’événement marquant. C’est une chance, bien sûr, mais cela entraîne aussi un effacement progressif de la mémoire du risque. Notre objectif est justement de conserver cette mémoire vivante. Le risque d’inondation, quand il se fait oublier, devient plus dangereux. Les repères de crues permettent de rappeler, de façon tangible, ce qui s’est déjà produit et ce qui peut encore arriver.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Nous nous sommes appuyés sur une étude menée en 2009/2010 sur les crues historiques du bassin de l’Arc et sur les démarches engagées par d’autres syndicats de rivière, comme ceux de la Touloubre ou de la Cadière avant que ces territoires ne soient intégrés au périmètre de Menelik. Ainsi, une étude est en cours dans le cadre du Programme d’Études Préalables Menelik, pour analyser de manière fine les sites pertinents pour y implanter des repères de crue historiques et modélisés. Nous avons aussi observé les initiatives de territoires plus vastes, comme Toulouse Métropole ou Épiseine, qui organisent de véritables semaines de sensibilisation et sont très ambitieux sur le risque inondation. Notre objectif est similaire : faire comprendre le risque autrement, de manière plus accessible, avec des outils qui parlent à tous. Prévu par le code de l’environnement, le repère de crue devient ainsi un support de mémoire et d’éducation, un point de contact concret entre la population et son environnement.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
Il faut être à la fois technicien et pédagogue. Chaque repère est calé sur des modélisations hydrauliques précises, ce qui demande une bonne compréhension scientifique, mais aussi la capacité de rendre ces données lisibles et parlantes pour le grand public. Chez Menelik, nous parlons souvent de “sérieux dans la décontraction” : le sujet est grave, mais on peut le traiter de manière vivante et positive. Les vingt-neuf agents de l’établissement y contribuent chacun à leur manière, qu’ils soient ingénieurs, techniciens de terrain ou communicants. C’est un travail collectif qui repose sur la rigueur et la créativité.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ?
Oui, nous avons confié l’étude à Sepia Conseils, un bureau d’études basé à Marseille. Ce dernier a défini une méthode multicritères prenant en compte la visibilité, la fréquentation, l’impact pédagogique, la robustesse de la donnée et la faisabilité administrative. Nous visons entre vingt et trente sites équipés d’ici fin 2026. Le premier repère a été installé dans le village des Milles, à Aix-en-Provence, sur un lieu symbolique : le lavoir de nos grands-mères, où une marque de crue de 1935 a été entretenue, au fil des années, par les habitants. Ce site illustre parfaitement la mémoire populaire que nous souhaitons préserver.
Comment ce projet a-t-il été financé et quelles ont été les aides sollicitées ou obtenues ?
Le budget prévisionnel total pour la partie repères physiques s’élève à environ 100 000 euros HT (définition des sites et pose), financés par la taxe GEMAPI et le fonds de prévention des risques naturels majeurs (fonds Barnier). Pour la partie réalité virtuelle, nous avons mobilisé nos propres fonds à hauteur d’environ 30 000 euros HT, soit 10 000 euros par site.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation du projet ?
Outre Sepia Conseil, nous avons collaboré avec Pierre Scholl, un spécialiste marseillais de la communication sur les risques naturels. Il a conçu pour nous la simulation en réalité virtuelle d’une crue centennale à Aix-les-Milles, sous le pont Marcel-Roche. Cette expérience immersive permet de visualiser l’eau qui monte, de comprendre la dynamique et de ressentir concrètement le risque. C’est un outil de sensibilisation puissant, que nous pouvons présenter dans les écoles ou lors d’événements publics, comme la journée festive « Eh Eau » qui a eu un franc succès l’an dernier et qui sera reconduite en 2026.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Le premier conseil, c’est de ne pas avoir peur de montrer le risque. Certains élus craignent que les repères de crues effraient la population, mais c’est tout l’inverse : en les rendant visibles, on rassure, on explique. Ensuite, il faut savoir innover. Les approches immersives, comme la réalité virtuelle ou les balades théâtralisées parlent beaucoup mieux que les cartes ou les rapports. Enfin, il faut impliquer les habitants et les agents dès le départ : plus la démarche est partagée, plus elle est durable.