Zone humide des Carpières à Champagney (70) : quand un problème d'inondation devient une opportunité de restauration écologique
Parole de collectivité
Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place des projets de gestion de l'eau sur votre territoire, Aquagir part à la rencontre d’élus et de porteurs de projets qui sont passés à l’action
Face à des débordements récurrents d'un ruisseau sur la voirie, la commune de Champagney (70) a fait l'acquisition d'une parcelle et a contacté le Syndicat de la Vallée de l'Ognon pour trouver une solution. Le syndicat y a vu une opportunité : régler le problème d'inondation, certes, mais aussi redonner vie à toute une zone humide dégradée.
Laisser déborder plutôt que contenir, réduire le cours d'eau plutôt que l'élargir, accepter la lenteur naturelle plutôt que sortir la pelleteuse : autant de réflexes à contre-courant qui font qu'une parcelle dégradée redevient une zone humide fonctionnelle. Derrière ce chantier de 155 mètres, une ambition plus large : démontrer, à petite échelle, que rendre de l'espace à la rivière, c'est rendre service à tout l'écosystème.
50 ares de zone humide ont été réactivées aux Carpières à Champagney - Crédit photo : Emmanuelle Vergon Tripard
Une rivière, c’est vivant, on ne peut pas la corseter dans son lit mineur.
L'interview
Comment ce projet s’est-il imposé à l’agenda du syndicat de la Vallée de l'Ognon ?
Philippe Giraud : En 2022, nous avons été contactés par la commune de Champagney qui venait de faire l'acquisition d'une parcelle anciennement plantée en peupliers, une pratique courante pour exploiter économiquement des zones humides difficiles à valoriser autrement, mais qui tend à les assécher.
Au départ, la commune nous a sollicités suite à des problèmes de débordement du ruisseau bordant la zone humide. En amont de ce ruisseau, il y a beaucoup de plans d'eau, et le ruisseau lui-même avait été pas mal aménagé. Cela posait des problèmes : il avait tendance à partir dans le fossé d'assainissement routier qui récupère normalement toutes les eaux de ruissellement de voirie et débordait souvent sur la route.
Suite à ça, nous avons réfléchi à comment réaménager ce site pour à la fois réduire les inondations, regagner du linéaire de cours d'eau et réactiver la zone humide accompagnatrice du cours d'eau. C'était un peu un objectif multiple, qui permettait de résoudre un certain nombre de problèmes tout en gagnant à la fois en biodiversité et en fonctionnement de la zone humide.
La politique du syndicat, c'est de faire des suivis. Nous essayons de mettre en place des campagnes de suivi sur tous les travaux pour mesurer l'impact positif ou négatif. C'est important de savoir si ce qu'on fait fonctionne et si ce n’est pas le cas, comprendre quoi et réajuster. Notre travail c’est de lui redonner un espace de bon fonctionnement, puis de la laisser faire. C'est ce qu'on appelle des solutions fondées sur la nature.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Philippe Giraud : Pour nous, c'est un projet classique. L'objet de nos missions, c'est d'aboutir à des restaurations écologiques sur des cours d'eau ou des zones humides dégradées. Nous menons ce type de chantiers régulièrement : la restauration du ruisseau Notre-Dame à Lure, par exemple, représente 1,3 km de cours d'eau restauré, et nous en sommes aujourd'hui à la phase de suivi post-travaux à trois ans.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
Philippe Giraud : nous avons tous des formations sur les milieux aquatiques, sur l'écologie en général et sur le fonctionnement des hydro-systèmes. Le fonctionnement des rivières et les techniques pour les restaurer, c’est assez récent. Les techniques et les approches ont beaucoup progressé, mais ça reste quand même une discipline scientifique jeune.
La nature des travaux s’apprend surtout sur le terrain.
Nous travaillons avec des entreprises de travaux publics spécialisées dans les travaux à caractère écologique, avec du matériel adapté, car il faut pouvoir intervenir sur des zones fragiles. Il faut essayer de ne pas déstabiliser les sols.
Pour ce projet, nous avons travaillé avec l'entreprise Jeunot TP. Daniel Jeunot a cette sensibilité écologique, il comprend nos problématiques et sait s’adapter. Ce qu'on lui demande, c'est souvent l'inverse de son travail habituel : pas de ligne droite, pas de régularité. Nous voulons des méandres, des différences de profondeur, de hauteur… diversifier dans toutes les dimensions pour favoriser au maximum les habitats et la biodiversité.
Comment avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
Le projet n'a pas fait l'objet d'une concertation particulière avec les riverains.
Mathilde Corneille : Une parcelle située au fond du site n'appartenait pas à la commune. Nous avons contacté le propriétaire qui a donné son accord pour le projet.
Philippe Giraud : Obtenir l'adhésion des riverains est souvent l'une des parties les plus difficiles de notre travail. Quand on arrive en réunion publique avec des propositions de restauration, il n'est pas rare que des personnes dans la salle nous disent que ce qu'on raconte n'a aucun sens. C'est une appropriation très forte des cours d'eau et de la nature en général. Quand on remet en question des idées reçues, c'est parfois difficile à faire accepter. Il y a un vrai travail de pédagogie à mener, et cela peut prendre des années.
Les échanges entre le syndicat et la mairie de Champagney se sont très bien passés. C'est souvent comme ça que les beaux projets sortent : une opportunité saisie au bon moment.
Avez-vous mené une étude pour définir son impact ? Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Mathilde Corneille : Ingénierie 70 a fait une étude restreinte avec un dossier de loi sur l'eau qui a été déposé. C'est un projet de petite ampleur qui est resté très simple dans sa mise en œuvre.
Philippe Giraud : Que le projet soit petit ou grand, on passe toujours par la case réglementaire, et on ne peut intervenir qu'une fois l'autorisation des services de l'État obtenue.
Mathilde Corneille : Le dimensionnement du cours d'eau ne se fait pas au hasard, on calcule les volumes de déblais, les volumes d'apport de matériaux. Le nombre de méandres à créer fait aussi partie des calculs, en fonction de la dynamique du cours d'eau et de la pente du site : on ne fait pas les mêmes virages partout.
En général, on s'appuie sur ce qu'on appelle une étude diachronique, c'est-à-dire l'analyse des cartes anciennes pour retrouver le tracé passé. C'est l'idéal, parce qu'on a tous les points naturels, donc forcément les meilleurs. Mais ici, le site avait été trop fortement remanié, et l'étude diachronique n'a pas donné de résultats exploitables. C'est pour cette raison que nous sommes partis sur une approche d'ingénierie.
Philippe Giraud : Le linéaire retracé fait environ 155 mètres. Nous avons recréé artificiellement un lit mineur de cours d'eau qui n'existait pas, en nous basant sur nos connaissances en hydro-écologie. Nous avons reconstitué le matelas alluvial en apportant des matériaux : dans un cours d'eau qui fonctionne bien, une épaisseur de cailloux abrite la faune et permet à l'eau de s'auto-épurer naturellement. Le lit a été dimensionné pour déborder légèrement dans la zone et réalimenter la zone humide, en général, la nappe remonte avec. Toute la matière retirée pour créer ce mini-bras a été replacée en merlon le long du lit pour éviter les débordements. Des seuils de fond ont également été posés sur la partie aval du tronçon pour stabiliser le profil en long et maintenir la connexion avec les zones humides.
Mathilde Corneille : Nous avons aussi créé une mare dans la zone humide, spécifiquement pour les amphibiens (tritons, grenouilles). Au bout de trois ans sans entretien, elle est toujours en eau, ce qui confirme qu'il y avait un réel besoin. C'est une mare très peu profonde, avec des pentes douces et de la végétation qui peut aller jusqu'au bord. Cette année, un relevé floristique et un relevé amphibien sont prévus. La zone accueille déjà de nombreuses espèces caractéristiques des milieux humides : carex, scirpe sylvatique, reine des prés, joncs, aulnes et quelques saules.
Comment le syndicat a-t-il financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Le coût s'élève à 19 870 € en travaux purs, auxquels s'ajoute une assistance à maîtrise d'ouvrage assurée par Ingénierie 70.
Le Département a apporté une aide de 5 200 €. L'Agence de l'eau n'a pas participé au financement ( le projet n'était pas inscrit dans le cadre du SDAGE) mais elle nous a soutenus sur le plan technique, et le projet répond néanmoins aux objectifs du programme de mesures du SDAGE : réactivation de zones humides, restauration de cours d'eau.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Daniel Jeunot de Noidans-le-Ferroux, entreprise de terrassement et Ingénierie 70 - maître d’œuvre, chargé de la conception technique et administrative
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Mathilde Corneille : Il faut oser. Oser laisser la place au cours d'eau, et accepter de se reposer les bonnes questions. L'image qu'ont la plupart des gens, c'est qu'un cours d'eau c'est un tuyau fermé, et beaucoup pensent que plus le tuyau est gros, plus on résout les problèmes d'inondation, alors que c’est l'inverse.
Une rivière n'est pas un tuyau étanche, c'est un système connecté au milieu. Quand on augmente la surface drainée, on augmente la quantité d'eau et donc le problème. La solution est de diminuer le cours d'eau, d’accepter qu'il soit en surface et de lui donner une zone d'expansion.
Dès qu'il y a des phénomènes d'inondation, beaucoup de généralités circulent dans les médias, alors que les contextes sont très différents. On ne peut pas comparer le Nord-Pas-de-Calais — sans pente, en bas de bassin versant — avec notre territoire, situé en tête de bassin versant, avec de la pente et des vallées resserrées. Les rythmes de crues ne sont pas les mêmes. Ici, le temps de réaction est très rapide, autant dans la montée que dans la descente : les crues peuvent être violentes et surprenantes, mais elles sont courtes. Ces amalgames renforcent les craintes des riverains avec lesquels nous devons travailler.
Il faut d'abord laisser la place au cours d'eau, et réfléchir à l'urbanisation ensuite. Pas l'inverse.
Philippe Giraud : C'est l'héritage d'une urbanisation qui n'a cessé de se développer, sans vraiment de réflexion sur cette question. D’année en année, les crues s'accentuent. Et la réaction, c'est de sortir la grosse artillerie, et d'aller encore plus loin dans la mauvaise gestion…
La réhabilitation de la zone humide des Carpières à Champagney qui est un “petit” projet, représente deux ans de travail entre le début de la réflexion et la fin des travaux. S'il y a de la maîtrise foncière, cela peut prendre une dizaine d'années. Et il faut laisser le temps au milieu de se remettre.
Ce sont des interventions qui sont lentes et à un moment donné, il faut accepter la lenteur naturelle.