En Alsace, une nouvelle filière de chanvre en création (67)
Parole de collectivité
Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place des projets de gestion de l'eau sur votre territoire, Aquagir part à la rencontre d’élus et de porteurs de projets qui sont passés à l’action
Dans le Bas-Rhin (67), une nouvelle filière de culture du chanvre se développe avec l’implantation d’une première expérimentation visant à valoriser à la fois les graines et les fibres de la plante. Cette culture spécifique, peu demandeuse en eau et en produits phytosanitaires, a pour objectif de protéger la ressource en eau.
Elle fédère aujourd’hui de plus en plus d’acteurs agricoles, publics et privés et poursuivra son développement autour de débouchés très divers, des matériaux biosourcés aux huiles végétales, en passant par le textile.
Expérimentation de culture du chanvre en Alsace - Crédit photo : Banque des Territoires
Nous sentons une dynamique positive sur la création d’une filière aux enjeux divers et finalement assez complémentaires.
L'interview
Comment le sujet de la création d'une filière de chanvre s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
Coralie Welsch : Nous avons commencé à évoquer le sujet d’une filière de chanvre alsacienne dès 2019 : nous avions réalisé en 2016 des études filières globales pour voir lesquelles étaient BNI (Bas Niveau d’Impact) et agronomiquement faisables sur notre territoire.
Historiquement, il y avait déjà eu du chanvre cultivé en Alsace au 19e siècle, puis entre 2008 et 2013, et puis plus rien. En 2019, le SDEA (Syndicat des Eaux et de l’Assainissement Alsace – Moselle) s’associe à un porteur de projet de l’agroalimentaire, Olivier Hartz, pour déposer un AMI Filières (Appel à Manifestation d’Intérêt), en collaboration avec le réseau Bio en Grand Est.
Des premières surfaces de chanvre alimentaire voient alors le jour (valorisation des graines, huiles locales, notamment via l’entreprise alsacienne Chanvr’eel), avec une douzaine d’agriculteur impliqués, en Alsace centrale et des partenaires complémentaires comme le Comptoir agricole.
Nous identifions à ce moment-là plusieurs avantages majeurs à cette culture : ses faibles besoins en eau et en produits phytosanitaires et fertilisants, donc sa capacité à protéger les aires d’alimentation de captage d’eau (AAC) en tant que culture à Bas Niveau d’Impact (BNI) et ses nombreux débouchés potentiels, dans l’alimentaire, le bâtiment ou encore le textile.
En complément de la filière graine locale, nous sommes allés plus loin en décidant de co-porter, entre le SDEA et l’Eurométropole de Strasbourg (EMS), un nouvel AMI Filières en 2021 et une étude de faisabilité menée à partir 2022, financée par l’Agence de l’Eau et suivie par la Région Grand Est et visant à trouver de nouveaux débouchés pour cette filière. Après une phase de diagnostic, nous avons également pu réunir une vingtaine de structures (agriculteurs, architectes, experts techniques, élus, artisans,) autour d’ateliers visant à la création de cette filière sur nos aires d’alimentation de captage, notamment en pariant sur les débouchés liés à la paille de chanvre, en complément des autres débouchés (Olivier Hartz a plutôt développé sa filière autour des graines de chanvre, ndlr,) : pour la rénovation des bâtiments, par exemple en travaillant avec des architectes, des personnes de l’urbanisme à l’Eurométropole de Strasbourg, etc.
Sébastien Boyer : Dès le début de cette étude, nos prestataires nous ont en effet bien précisé que l’enjeu principal d’une filière chanvre réussie est de valoriser tous les débouchés de la plante : ceux de la paille concernent seulement 25 à 30% des usages, par exemple. Il nous reste donc d’autres débouchés à trouver au-delà de la graine et de la paille, sur la partie fibre notamment. C’est là qu’il faut fédérer les acteurs.
Mathilde Kauffer : Nous avons aussi dû prendre en compte la diversité des variétés de chanvre, afin de faire des essais et d’identifier quelles espèces s’adapteraient au mieux à notre climat et aux types de sol de la région.
Franck Hufschmitt : Cela nous a permis de déboucher sur un plan d’actions concrètes déclinées en plusieurs axes : l’agricole (produire et transformer), la commande publique (le bâtiment) ou encore l’artisanat (via la formation des artisans du bâtiment). Pour l’axe alimentaire, nous pouvons nous tourner vers le grand public comme vers les collectivités, comme les cantines scolaires par exemple.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Sébastien Boyer : Nous avons pu visiter en mars 2025 différentes structures inspirantes, dont la plus grande chanvrière d’Europe, située à Troyes. Très reconnue dans son domaine, elle nous tient évidemment lieu de référence à long terme, avec un circuit de première transformation capable de valoriser la fibre, la paille et même les poussières de chanvre. Elle fournit donc différents marchés sur plusieurs débouchés.
Coralie Welsch : Dans le même temps, nous avons également rencontré de plus petites entreprises, dont Planète Chanvre, située en Seine-et-Marne, dont la surface exploitée de culture de chanvre s’approche plus de nos objectifs actuels : 1 200 à 1 300 hectares cultivés, contre 15 000 environ pour la Chanvrière.
Marie Ponce de Leon : Côté débouchés, nous avons également noué un partenariat pour un projet d’usine en locale à venir, avec l’entreprise Wall’Up Préfa, spécialisée dans la confection de panneaux préfabriqués en béton de chanvre, utilisés dans le bâtiment, en partenariat avec l’entreprise locale KS Construction et avec La Chanvrière. Cette société envisage notamment de monter d’autres usines, dont une en Alsace. Notre objectif dans ce projet est aussi de convaincre des acteurs de s’implanter localement afin de solidifier la future filière.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
Franck Hufschmitt : Les compétences à mobiliser sont évidemment extrêmement nombreuses dans un projet comme celui-ci, mais notre point d’entrée reste la protection de l’eau, couplé à de bonnes compétences en pilotage de projet complexe.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? (Enquêtes publics…) Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Coralie Welsch : Oui, notre étude de faisabilité a débuté en 2022 avec les Bureaux d’Etude FRD (Fibres Recherche Développement) et CréaSpace pour la partie économique et la Chambre d’agriculture d’Alsace pour la partie agronomique. Avec un premier état de l’art, nous avons pu synthétiser des données et répondre à plusieurs premières questions, dont celle des acteurs pouvant générer des débouchés ou encore la possibilité du terroir de fournir le marché.
Sébastien Boyer : Notre argumentaire politique devait être cohérent : cette première phase de diagnostic nous a montré que le seuil de rentabilité d’une culture de chanvre se situait à partir de 1 000 hectares, et il nous fallait prouver d’un point de vue agronomique la pertinence de nos estimations, en prenant en compte les rotations des cultures, les surfaces disponibles sur les AAC (actuellement plus de 3000 ha potentiels pour le chanvre sur ces secteurs) et les agriculteurs motivés par ce projet. A partir de 2024, nous avons mené des ateliers de travail autour des points de vigilance identifiés par l’étude, notamment sur l’importance de trouver des partenaires à tous les niveaux de la filière, de faire connaître les matériaux biosourcés et prouver leur pertinence à l’usage, de monter un marché public… C’est seulement après ces ateliers que nous avons pu démarrer notre plan d’action, et notre première expérimentation de culture.
Mathilde Kauffer : L’expérimentation s’est donc déroulée cette année, sur un total de 5 parcelles pour une surface de 1,20 hectare sur plusieurs types de sols. 2 variétés ont été retenues pour cette expérimentation, dont une variété choisie pour sa fibre, afin de valoriser la paille. Nous avons pu appréhender les problématiques liées à la récolte, en l’absence de machines spécialisées, et récolter les graines et la paille sur 2 parcelles et dresser un premier bilan de ces cultures en fédérant un premier groupe de travail.
Coralie Welsch : Le bon dimensionnement du projet est passé par des échanges très réguliers avec les partenaires associés à ce projet, qu’il s’agisse de la Chambre d’Agriculture, Bio en Grand-Est ou encore les chanvrières, et nos élus respectifs. Régulièrement, nous nous posons la question du dimensionnement en terme de budget, de surface, de lieux d’expérimentation.
Cette bonne dynamique s’est aussi vu consolidée par les engagements que nous avons reçus, à l’instar de l’entreprise Planète Chanvre, prête à nous reprendre entre 50 et 100 hectares de chanvre bas-rhinois à l’horizon 2027, pour un transport et un défibrage sur leur site de Seine-et-Marne ; ou encore du Pôle européen du chanvre et de FRD-CODEM pour leurs conseils.
Sébastien Boyer : Ce type d’engagement nous aide à démontrer la pertinence économique et la viabilité de long terme de cette future filière, et nous permet de projeter dans de nouveaux groupes de travail permettant de définir à quelle échéance nous devons mener telle ou telle action. A l’avenir, l’idée est aussi qu’un industriel puisse s’approprier ce projet pour s’implanter localement sur la partie séchage, défibrage et stockage, ce qui renforcerait d’autant plus ce projet de filière.
Coralie Welsch : Pour continuer à monter en puissance, nous avons aussi proposé une charte d’engagement qui a été, à ce jour, signée par une vingtaine d’acteurs investis jusque-là dans nos ateliers de travail (associations, structures privées, collectivités, etc.) et à qui nous avons proposé une première relecture et validation de ce document. A terme, cette charte est vouée à recueillir de nombreuses autres signatures. Elle recense les engagements que sont prêts à prendre nos partenaires, comme l’absence d’utilisation du phytosanitaire dans la culture du chanvre.
Comment avez-vous financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Sébastien Boyer : L’Agence de l’Eau a financé à 80% le projet, le reste est réparti entre le SDEA et l’Eurométropole de Strasbourg. Pour l’expérimentation agricole, la Chambre d’agriculture d’Alsace et Bio en Grand Est ont également pu participer au financement pour l’année 2025, avec l’aide de l’AERM (Agence de l’Eau Rhin-Meuse) également.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Franck Hufschmitt : Plus d’une soixantaine d’acteurs sont engagés dans le projet, de la filière chanvre nationale aux fabricants de matériaux biosourcés en passant par des organismes de recherche, des constructeurs d’habitats collectifs ou des collectivités publiques.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Mathilde Kauffer : La principale limite de la culture du chanvre concerne sa récolte : la dureté de sa fibre fait qu’elle s’enroule autour des éléments des machines et peut rapidement les bourrer. Il faut donc se former à l’adaptation à des engins spécialisés, régler leur vitesse de fonctionnement, bien les connaître… et puis, l’Alsace a connu une première mauvaise expérience dans les années 2000 avec l’arrêt d’une usine qui avait laissé des agriculteurs avec des stocks inutilisables : c’est désormais à nous de montrer une bonne image de cette nouvelle filière.
Coralie Welsch : La concurrence dans le domaine privé peut aussi se faire sentir lorsque nous mettons autour de la table des acteurs qui n’ont pas l’habitude de collaborer, bien au contraire ! Nous devons, en tant que collectivité, être neutres tout en même temps que, plus le projet avance, plus cette question de la concurrence et des effets de seuils se fait sentir : comment grandir tout en respectant les surfaces minimum de rentabilité, en portant un message positif et en fédérant de potentiels concurrents.
Marie Ponce de Leon : Et puis ce projet est long ! Rassembler, convaincre et porter ce message doit se faire dans la durée. Même si nous observons désormais que certaines autres structures – dans les Vosges, en Seine-et-Marne, l’école INSA – nous demandent déjà des retours d’expériences et des conseils sur la filière graine, les matériaux biosourcés, etc.