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Pompe biotique, rivières volantes et biologie des nuages

Cet article a été rédigé par Mylène Ries

Crédits photos : Schéma des rivières volantes à l’échelle du globe. Source : Stefan Schwarzer, PNUE, Juillet 2021

…et le vivant créa la pluie

 

Nous avons tous en mémoire les schémas de nos manuels scolaires décrivant le cycle de l’eau. L’eau s’évapore des océans sous l’effet du soleil, les masses d’air transportent cette vapeur vers les continents, puis les précipitations alimentent rivières, nappes phréatiques et sols. Ce modèle simple, pédagogique et efficace, a structuré notre compréhension collective pendant des décennies. Pourtant, il laisse sans réponse plusieurs questions essentielles. Pourquoi certaines régions continentales très éloignées des océans reçoivent-elles d’abondantes précipitations ? Et pourquoi, à l’inverse, les zones intérieures dépourvues de forêts ont-elles tendance à devenir arides ?

Depuis une vingtaine d’années, plusieurs travaux scientifiques invitent à repenser cette vision. Ces recherches montrent que les grandes formations végétales, en particulier les forêts, ne sont pas de simples réceptrices passives de la pluie. Elles participent activement à sa formation et à sa redistribution en attirant l’humidité et en la transportant parfois à des milliers de kilomètres. Ainsi, le cycle hydrologique ne dépend pas uniquement des océans et des gradients thermiques mais est également structuré par le vivant.

Cette évolution des connaissances transforme profondément notre manière d’aborder les politiques de l’eau. Jusqu’à présent, les débats publics ont surtout porté sur les infrastructures : barrages, retenues, réseaux, stations d’épuration, bassins de rétention. Ces équipements sont évidemment indispensables. Mais une partie décisive du cycle de l’eau se joue ailleurs : dans les forêts, les prairies, les champs et les sols vivants… en clair dans nos paysages.
Focus sur ces liens forts entre le vivant et le cycle de l’eau.

Pour cela, nous allons détailler trois mécanismes complémentaires qui permettent de comprendre ce rôle central du vivant : la pompe biotique, les rivières volantes et la biologie des nuages.

La pompe biotique : quand la forêt influence la circulation atmosphérique

L’hypothèse de la pompe biotique, formulée au début des années 2000 par les chercheurs Anastassia Makarieva et Victor Gorshkov, propose une lecture novatrice de la circulation atmosphérique [1]. Selon cette théorie, les forêts influencent la pression atmosphérique locale par le processus de condensation. Lorsque la vapeur d’eau issue de l’évapotranspiration se condense en nuages, elle réduit le nombre de molécules gazeuses dans l’air, ce qui entraîne une baisse de pression. Cette diminution crée un appel d’air humide depuis les zones océaniques vers l’intérieur des continents [2]. Dans cette perspective, les grandes forêts agiraient comme des moteurs aspirant l’humidité vers les terres. Elles ne se contenteraient pas de recevoir les précipitations transportées par les vents dominants mais contribueraient à structurer ces flux atmosphériques.

Ce mécanisme fait encore débat au sein de la communauté scientifique, notamment quant à son poids relatif par rapport aux dynamiques thermiques classiques. Néanmoins, il a suscité un intérêt croissant car il permet d’expliquer certains phénomènes difficiles à modéliser avec les approches traditionnelles. Il rappelle surtout que la végétation n’est pas seulement un élément passif du système climatique et hydrologique mais participe à son organisation et à son fonctionnement [3].

Les rivières volantes : le recyclage continental de l’humidité

Le concept de « rivières volantes » (« rios voadores ») a été popularisé par le chercheur brésilien Antonio Nobre. Ce terme désigne les vastes flux de vapeur d’eau générés par l’évapotranspiration des forêts tropicales. En effet, chaque grand arbre peut libérer plusieurs centaines de litres d’eau par jour sous forme de vapeur. Multipliez cela par des milliards d’arbres, et vous obtenez un flux d’humidité comparable — voire supérieur — au débit du fleuve Amazone lui-même.

Cette vapeur d’eau est ensuite transportée par les vents sur des milliers de kilomètres, formant de véritables « rivières » atmosphériques et alimentant les précipitations de régions parfois très éloignées de la forêt d’origine notamment le sud du Brésil, la Bolivie, le Paraguay et l’Argentine.

Ce mécanisme ne concerne pas que l’Amazonie mais se produit partout sur le globe. À l’échelle mondiale, on estime que 40 à 60 % des précipitations tombant sur les terres proviennent de l’évapotranspiration continentale. Plus on s’éloigne des côtes, plus cette part augmente. Dans certaines régions du monde, cette part atteint 70 % des précipitations : par exemple, l’humidité qui s’évapore du continent eurasien est responsable de 80 % des ressources en eau de la Chine. De même, la principale source de précipitations dans le bassin du Congo est l’humidité qui s’évapore au-dessus de l’Afrique de l’Est [4].

Cette réalité modifie profondément notre compréhension de la sécurité hydrique : la pluie reçue par un territoire dépend en partie de l’état écologique d’autres territoires situés en « amont atmosphérique ».

La biologie des nuages : le rôle invisible des micro-organismes et micro-particules

Le rôle du vivant dans le cycle de l’eau ne se limite pas aux flux d’humidité. Il intervient aussi dans la formation même des nuages.

En effet, pour que la vapeur d’eau se condense, elle a besoin de noyaux de condensation : de minuscules particules autour desquelles les gouttelettes peuvent se former. Or, la végétation – et notamment les arbres- émettent des composés organiques volatils (COV) qui participent à la création de ces particules. Forêts, prairies et cultures agricoles contribuent ainsi à l’ensemencement de l’atmosphère et à la création des nuages et des précipitations.

Plus surprenant encore, certaines bactéries présentes sur les feuilles jouent également un rôle actif dans ce phénomène. L’une des plus étudiées, Pseudomonas syringae, agit comme noyau de glace dans les nuages. Cette bactérie se développe et se multiplie à la surface des organes aériens des plantes, essentiellement à la surface des feuilles et particulièrement au printemps et à l’automne. On l’a cependant retrouvée en abondance dans la pluie, la neige, les ruisseaux et les lacs des environnements alpins [5].

Ainsi, la pluie est aussi le produit de la transpiration des arbres, des molécules qu’ils émettent, des micro-organismes qu’ils abritent et des flux atmosphériques qu’ils contribuent à organiser.

Implications pour les politiques territoriales

Ces découvertes scientifiques ont des implications majeures pour l’aménagement du territoire. Elles invitent à considérer les écosystèmes comme des infrastructures hydrologiques à part entière.

Un sol artificialisé réduit l’infiltration de l’eau, augmente le ruissellement et supprime l’évapotranspiration et l’émission de noyaux de condensation naturels. Artificialiser revient à rompre le cycle de l’eau en rompant les échanges entre le sol, la végétation et l’atmosphère. À l’inverse, une forêt et un sol vivant favorisent l’infiltration de l’eau ainsi que son stockage et contribuent au recyclage de l’humidité et à la formation des précipitations.

Préserver nos paysages, arrêter l’artificialisation, reboiser ne relèvent donc pas uniquement de la protection de la biodiversité et de l’environnement. Ce sont aussi des choix structurants pour la résilience hydrique d’un territoire.

Certes, l’impact d’une commune isolée peut sembler limité. Mais les effets sont cumulatifs. À mesure que les territoires se végétalisent ou, au contraire, s’artificialisent, les flux d’humidité se modifient à grande échelle. Ce qui paraît marginal localement devient significatif à l’échelle d’un bassin versant, d’une région… ou d’un continent.

Les exemples de la Chine et de l’Amazonie sur la modification des équilibres hydrologiques

Le cas de la Chine illustre à la fois la puissance et la complexité de ces mécanismes sur le cycle de l’eau. Depuis les années 1980, la Chine a lancé d’importants programmes de reboisement visant à lutter contre l’avancée du désert de Gobi et l’érosion des sols. Des millions d’hectares ont été plantés, transformant profondément les paysages du nord et de l’ouest du pays.

Ces nouvelles forêts ont modifié les flux d’humidité régionaux. Dans certaines zones semi-arides du nord-ouest, l’augmentation de la couverture forestière a entraîné une baisse des débits des rivières et un assèchement local des sols, les arbres consommant davantage d’eau que les cultures ou les steppes qu’ils ont remplacées. À l’inverse, à plus grande échelle, le recyclage accru de l’humidité a favorisé les précipitations ailleurs, parfois à des centaines de kilomètres, notamment sur le plateau tibétain [6].

A l’inverse, la déforestation de l’Amazonie — la plus grande forêt tropicale du monde — a des effets négatifs directs et mesurables sur le cycle de l’eau et les précipitations régionales. Des études récentes montrent qu’une baisse de la couverture forestière entraîne une réduction significative des précipitations observées dans le bassin : par exemple, une perte moyenne de 3,2 % de forêt a été associée à une diminution d’environ 5,4 % des pluies sur la période 2001-2015, avec des conséquences visibles sur le bilan hydrique, les cours d’eau et l’agriculture locale [7].

L’Amazonie illustre un risque majeur : au-delà d’un certain seuil de déforestation, les rétroactions hydrologiques pourraient conduire à une transformation durable du climat et des précipitations régionales. La forêt, en disparaissant, perdrait ainsi sa capacité à maintenir les conditions nécessaires à sa propre stabilité.

 

L’ensemble de ces éléments converge vers une conclusion claire : notre apport en eau ne relève pas seulement de la météorologie ou des infrastructures, mais d’un système écologique complexe et profondément lié au vivant. Nos choix d’aménagement (planter des arbres, aménager les villes, préserver des sols…) ne modifient pas uniquement les paysages mais modifient la répartition des précipitations à différentes échelles. Dans un contexte de changement climatique marqué par l’irrégularité des pluies et l’intensification des sécheresses, cette dimension biologique du cycle de l’eau devient stratégique. Les collectivités territoriales disposent, au-delà de la gestion technique de la ressource, de leviers essentiels à travers leurs politiques d’urbanisme, d’agriculture et de gestion des sols.

Il ne s’agit plus seulement de gérer l’eau disponible, mais déjà de préserver et de remettre en état de marche les mécanismes écologiques qui la rendent possible.

 

[1] Makarieva, A. M. and Gorshkov, V. G.: Biotic pump of atmospheric moisture as driver of the hydrological cycle on land, Hydrol. Earth Syst. Sci., 11, 1013–1033, https://doi.org/10.5194/hess-11-1013-2007

[2] Douglas Sheil, Daniel Murdiyarso, How Forests Attract Rain: An Examination of a New Hypothesis, BioScience, Volume 59, Issue 4, April 2009, Pages 341–347, https://doi.org/10.1525/bio.2009.59.4.12

[3] Makarieva, A. M. and Gorshkov : Kinetic energy generation in heat engines and heat pumps: the relationship between surface pressure, temperature and circulation cell size, Tellus, Year: 2017 Volume: 69 Issue: 1, Page/Article: 1272752, DOI: 10.1080/16000870.2016.1272752

[4] Stefan Schwarzer, PNUE, July 2021, (PDF) Working with plants, soils and water to cool the climate and rehydrate Earth’s landscapes

[5] Morris, C., Sands, D., Vinatzer, B. et al. The life history of the plant pathogen Pseudomonas syringae is linked to the water cycle. ISME J 2, 321–334 (2008). https://doi.org/10.1038/ismej.2007.113

[6] An, Q., Liu, L., Staal, A., Yang, K., Cheng, Y., Liu, J., & Huang, G. (2025). Land cover changes redistribute China’s water resources through atmospheric moisture recycling. Earth’s Future, 13, e2024EF005565. https://doi.org/10.1029/2024EF005565

[7] Liu, Y., Spracklen, D. V., Parker, D. J., Holden, J., Ge, J., & Guo, W. (2025). Recent forest loss in the Brazilian Amazon causes substantial reductions in dry season precipitation. AGU Advances, 6, e2025AV001670.
https://doi.org/10.1029/2025AV001670

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